Jean-François Caissy: l’adolescence, plus vraie que nature

Le cinéaste Jean-François Caissy a tourné jusqu’à maintenant tous ses documentaires à Carleton-sur-Mer, son berceau.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le cinéaste Jean-François Caissy a tourné jusqu’à maintenant tous ses documentaires à Carleton-sur-Mer, son berceau.

Jean-François Caissy ne se définit pas comme documentariste, plutôt comme un cinéaste qui fait du documentaire et en savoure l’espace de liberté. Il rêve du jour où le genre sera aussi bien considéré que la fiction, quand les journalistes en mettront dans leur top 10 de l’année.

Sa griffe de cinéaste est d’ailleurs partout : dans ses cadrages soignés, le choix du format CinémaScope. Caissy est également photographe, crée des installations vidéo. D’où la créativité des plans. Quant à sa distance face à ses sujets, elle provient d’une absence totale de jugement sur ses modèles.

« Je ne choisis pas deux ou trois personnes à suivre, comme la plupart des cinéastes, dit-il. Ce qui m’intéresse, ce sont les portraits de groupes, dans un lieu défini. »

Il a tourné jusqu’à maintenant tous ses documentaires à Carleton-sur-Mer, son berceau : en 2005, Le temps des amours, sur des familles du coin réunies l’automne pour la chasse. Puis La belle visite, fort remarqué en 2009, regard à la fois sensible et aigu sur les pensionnaires d’une résidence de personnes âgées devant l’autoroute. Le film avait atterri à la Berlinale, tout comme son dernier-né La marche à suivre, en salles vendredi après passage aux RIDM. Celui-ci capte des jeunes de 12 à 15 ans, entre école secondaire et vaste nature. Car la Gaspésie, ce n’est pas Montréal, et il a voulu montrer l’effet de contraste entre la liberté des espaces et le huis clos des rencontres entre élèves et éducateurs.

Depuis La belle visite, il réalise dans le désordre une série de films sur les âges de la vie. « Leur portée est universelle et chaque étape est importante. Tout le monde a des grands-parents, des parents qui décèdent. » Sa blonde est enceinte, un tournant dans son existence. « Mon prochain documentaire portera sur les jeunes adultes, un autre plus tard sur la petite enfance, puis enfin sur la maturité des 50-60 ans. »

Éviter les pièges de la représentation convenue

Pour La marche à suivre, le cinéaste trentenaire, qui habite Montréal, venait tourner dans son école gaspésienne, à intervalle de deux mois, au long de l’année scolaire.

Au début, il ne savait pas trop quelle approche élire. « Mais j’ai eu accès aux moments intimes de la rencontre des éducateurs spécialisés avec les élèves en difficulté, avec dialogues autour de leur conduite. Ces moments de stress leur faisaient oublier la caméra et permettaient d’aborder la plupart des problèmes en milieu scolaire. Certains enfants s’étaient battus, d’autres avaient fait de l’intimidation, d’autres rencontraient des échecs à répétition. À cet âge-là, ils ne rougissent pas de leur conduite, mais doivent tout de même, lors de ces rencontres, répondre à une figure d’autorité. Ce déséquilibre les rend plus vrais que nature. »

Il n’a pas montré l’usage de nouvelles technologies. Ni ordinateur ni téléphone intelligent. « Le côté intemporel du film me plaisait. Mais la grande différence entre hier et aujourd’hui, c’est que des adultes écoutent désormais les élèves. »

Jean-François Caissy cherchait à éviter les pièges habituels de la représentation de l’adolescence : tomber dans le romantisme ou dans le portrait criminel de la mauvaise graine. « Ce sont les jeunes qui bougent. La caméra, avec plusieurs plans séquence, demeure statique. Avec le format Scope, on pouvait explorer l’adolescence à travers ses déplacements : les ponts, les corridors, la circulation en 4 X 4. Côté musique, plutôt que de mettre du pop partout, j’ai choisi un registre classique pour l’enfermement scolaire mais plus expérimental quand les jeunes reprennent le contrôle. Il n’y a pas d’histoire dans mes films. C’est un choix. »

Ces jeunes-là ont un vrai rapport avec la nature. « Je les montre aussi en train de s’amuser, d’explorer. À l’opposé, l’école devient un lieu d’enfermement, d’encadrement nécessaire. Mon film est rempli de portes ouvertes, sur chaque spectateur en fait. »