Le charme discret du bel esprit

La célèbre image du long métrage «Le lauréat», avec Anne Bancroft et un jeune encore inconnu à l’époque, Dustin Hoffman.
Photo: Associated Press La célèbre image du long métrage «Le lauréat», avec Anne Bancroft et un jeune encore inconnu à l’époque, Dustin Hoffman.

Jeune prodige de la mise en scène sur Broadway devenu un cinéaste iconoclaste mais raffiné, Mike Nichols est décédé des suites d’une crise cardiaque à son domicile de New York à l’âge de 83 ans, a annoncé son épouse de longue date, la journaliste Diane Sawyer. Célébré dès son premier film, Qui a peur de Virginia Woolf ?, il était l’un des rares à s’être vu remettre les prix Tony, Oscar, Emmy et Golden Globe. De fait, peu d’artistes peuvent se targuer d’avoir laissé leur marque au théâtre, au cinéma, mais aussi à la télévision, comme lui.

Né Mikhail Igor Peschkowski à Berlin en 1931 dans un foyer juif, il dut fuir l’Allemagne nazie en 1938 avec sa famille. Médecin à New York, son père offrit à sa famille une existence aisée dans un vaste appartement donnant sur Central Park. Comme il se doit, Mike Nichols s’inscrivit en médecine à son tour, mais il séchait régulièrement ses cours afin de se rendre au théâtre. Finalement, la passion l’emporta sur la tradition, et il troqua des études d’anatomie contre une formation à l’Actors Studio.

En 1955, il fit la connaissance d’Elaine May, une rencontre marquante. Mis en scène sur Broadway par Arthur Penn, leur spectacle humoristique An Evening With Mike Nichols and Elaine May en fit des vedettes instantanées, en plus de remporter un Grammy. Même après sa séparation en 1960, le duo poursuivit sa collaboration, Elaine May mettant son grain de sel, en refusant tout crédit, dans la plupart des scénarios que l’on proposa plus tard à Mike Nichols.

C’est à cette époque qu’il commença à s’intéresser à la mise en scène de théâtre. Sa montée fut fulgurante. En 1966, le Time lui consacra un article le désignant « metteur en scène le plus recherché des États-Unis ». Il n’en fallut pas plus pour qu’Hollywood vienne frapper à sa porte.

Un film révolutionnaire

 

Fait rarissime pour un réalisateur néophyte, on lui fit un pont d’or pour qu’il réalise l’adaptation cinématographique de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966), qu’il venait de créer sur Broadway. À la clé : l’occasion de diriger le couple d’acteurs le plus en vue du moment : Elizabeth Taylor et Richard Burton. Le film reçut 13 nominations aux Oscar et en remporta quatre, dont celui de la meilleure actrice.

Quelques mois plus tard, Mike Nichols enchaîna avec Le lauréat, avec Anne Bancroft dans le rôle devenu mythique de « Mrs. Robinson », une femme mûre qui séduit un étudiant blasé joué par un jeune inconnu du nom de Dustin Hoffman. Énorme succès critique et populaire, le film contestait ouvertement les valeurs établies et marqua son époque de manière indélébile. Cette fois, sur sept nominations, c’est Mike Nichols qui repartit avec un Oscar pour sa réalisation pleine d’audace.

Pour plusieurs historiens du cinéma, Le lauréat et Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn, tous deux sortis en 1967, marquèrent le commencement véritable du Nouvel Hollywood, cette décennie au cours delaquelle les grands studios firent la part belle à de jeunes auteurs cinéastes (Martin Scorsese, Steven Spielberg, Brian De Palma, Bob Rafelson, Francis Ford Coppola, etc.) en rupture avec les méthodes et les diktats de l’Âge d’or.

Coscénariste du Lauréat, Buck Henry résuma ainsi l’essence du travail de son ami : « Le grand intérêt de Mike Nichols tient à ce qu’il semble comprendre l’amère vérité à propos de l’existence tout en étant capable de s’élever au-dessus de celle-ci avec un esprit et un charme inégalés en Amérique. » (Mike Nichols and the Cinema of Transformation, de J.W. Whitehead)

Des paroles flatteuses, mais combien vraies, dès lors que l’on s’attarde à une filmographie moins disparate qu’il n’y paraît.

Les affranchis

 

En effet, qu’il s’agisse de l’employée d’une centrale nucléaire qui tente de dénoncer des conditions de travail dangereuses dans Le mystère Sylkwood (1983), de l’épouse qui lutte avec elle-même pour quitter son mari infidèle dans La brûlure (1986), de la secrétaire qui se bat pour monter les échelons corporatifs dans Quand les femmes s’en mêlent (1988), de l’actrice déchue qui tente de se libérer de sa mère et de ses diverses dépendances dans Bons baisers d’Hollywood (1990), de l’avocat narcissique transformé par un grave accident dans À propos d’Henry (1992), de l’éditeur humilié qui croit encore dans la noblesse de la littérature dans Loup (1994), du couple gai qui finit par s’affirmer dans le remake de La cage aux folles (1996), etc., les personnages qui intéressent Mike Nichols sont généralement non seulement des battants, mais des êtres qui s’affranchissent, qui transcendent.

Alternant cinéma et théâtre, il adapta pour la chaîne HBO les pièces Wit (2001) et Angels in America (2003), réalisations qui lui valurent davantage de récompenses. Par la suite, il adapta, cette fois au cinéma, la pièce Closer (2004), une chronique sans concession sur les rapports hommes-femmes reprenant des thèmes et des préoccupations déjà abordés dans Ce plaisir que l’on ditcharnel, qui fit scandale en 1971.

La comédienne Julia Roberts, dont il sut dévoiler la profondeur dans Closer, fut l’une des têtes d’affiche de la satire Le combat de Charlie Wilson (2007), un chant du cygne furieusement drôle, et très critique de la classe politique américaine — comme le furent auparavant Catch-22 (1972) et Couleurs primaires (1998).

Allumeur de rêves

 

Au fil des ans, des cinéastes aussi différents que Steven Soderbergh et Steven Spielberg firent de Mike Nichols leur mentor. « Le lauréat a été pour moi une expérience transformatrice, un cours de maître dans la manière de réaliser une scène. Mike était un ami, une muse[…] C’est une perte d’ordre sismique », a confié le réalisateur de La liste de Schindler à Variety.

On a souvent dit de Mike Nichols qu’il était l’un des cinéastes les plus appréciés des acteurs. Jack Nicholson, Harrison Ford, Tom Hanks, Emma Thompson et Philip Seymour Hoffman sont au nombre de ceux qui sont passés devant sa caméra, plus d’une fois pour certains. Il a par exemple dirigé Meryl Streep à six reprises. Alors qu’ils montaient ensemble La mouette, en 2012, cette dernière déclara au Hollywood Reporter : « Où que l’on se trouve, Mike est la personne la plus intelligente et la plus stimulante dans la pièce. Il est responsable de la naissance de bien des rêves. »

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