L’homme de Marseille

Le documentariste rend hommage à un homme, Yvan Sorel, mais aussi à toute une population de la ville de Marseille.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le documentariste rend hommage à un homme, Yvan Sorel, mais aussi à toute une population de la ville de Marseille.

« Le paradis, il est aux pieds de ta mère. Et toi, tu lui fais quoi ? Tu lui fais des misères ? » Le sermon sort de la bouche d’Yvan Sorel, le protagoniste du documentaire Spartiates, présenté en clôture des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), et s’adresse à un jeune garçon qui vient d’être suspendu de son lycée marseillais. Entraîneur d’arts martiaux mixtes, Yvan Sorel est, comme on dit, un personnage.

Lui-même un champion dans cette forme de combat, Yvan Sorel reçoit dans son dojo mal aménagé les enfants et les adolescents des Quartiers nord de Marseille, ceux des banlieues chaudes, des laissés-pour-compte. De discipline en renforcement positif, il leur inculque des valeurs tels le respect, l’honneur et la bonté. Et il ne s’en trouve pas un pour se moquer. Depuis neuf ans, Yvan Sorel essaie d’obtenir de la Ville qu’elle lui cède l’un des nombreux locaux vacants du secteur.

« L’aventure a commencé par une commande de la télévision suisse qui préparait un dossier sur “Marseille : capitale culturelle 2013”, relate le cinéaste Nicolas Wadimoff (Opération Libertad). Plusieurs projets étaient déjà en branle, mais on craignait justement qu’on privilégie l’aspect gentrifié, haut de gamme, au détriment de toute une partie de la ville qui représente quand même la moitié de ses habitants. »

Sur place, Nicolas Wadimoff pensait pouvoir compter sur la présence d’un vieil ami, Moussa Maaskri, qui a tenu la vedette du film Clandestins, coréalisé en 1997 par le premier et par Denis Chouinard. Le destin en voulut autrement, et ce fut tant mieux.

« Moussa était en tournage en Espagne, mais il m’a dit : “Va voir ce type, tu ne le regretteras pas.” Le type en question, c’était Yvan Sorel. Et j’ai trouvé son travail auprès des jeunes stupéfiant. Au départ, je devais juste tourner une courte capsule de type kino, en 48 heures. Mais rapidement, au contact d’Yvan, j’ai compris que je tenais un sujet fort, qu’il était impératif que je revienne. »

Lâcher prise

Dès lors, le long métrage documentaire Spartiates commença à prendre forme. Très tôt dans le processus, Nicolas Wadimoff comprit qu’avec pour protagoniste un électron libre comme Yvan Sorel, il devait accepter de lâcher prise et de se laisser porter par son sujet.

« Ç’a été une expérience presque schizophrène, mais vraiment formidable : d’un côté, il fallait constamment que je renonce à suivre mon plan de match initial pour suivre Yvan au gré des rencontres et des imprévus du quotidien, mais de l’autre, il était impératif que je ne me laisse pas dépasser, que je ne perde pas de vue mon objectif de raconter Yvan et la mission qu’il s’est donnée. »

« Un des aspects qui m’importaient le plus, c’était d’éviter à tout prix la bien-pensance du centre, celle de Paris, où les gens expliquent comment on devrait agir et être ailleurs, c’est-à-dire dans les quartiers où règnent la violence et le crime. » Le but : faire entendre cette autre voix, celle des gens qui habitent ces quartiers-là, qui ne sont pas des criminels et qui, malgré un horizon gris comme la cité, n’aspirent pas à le devenir.

Avec sa résilience butée, avec sa confiance en ses jeunes, avec sa philosophie du cru influencée par maints films, par 300 en particulier, avec sa générosité dénuée d’affect, surtout, Yvan Sorel incarne parfaitement cette idée. C’est dire que Nicolas Wadimoff a eu raison de s’attarder.

Et qu’advient-il du garçon semoncé au début ? On apprend qu’il a recopié une liste de mots « positifs », comme le lui avait demandé Yvan Sorel. C’est la mère du gamin, encore incrédule mais émue, qui vient l’en remercier.

Yvan Sorel viendra présenter Spartiates le 22 novembre à 19 h au Théâtre Hall de l’Université Concordia et le 23 novembre à 18 h 45 au cinéma Excentris.

[...] il était impératif que je ne me laisse pas dépasser, que je ne perde pas de vue mon objectif de raconter Yvan et la mission qu'il s'est donnée