Sus au prince charmant?

Le personnage de Maléfique, interprété par Angelina Jolie, est une femme indépendante, mais marginalisée... et célibataire.
Photo: Disney Le personnage de Maléfique, interprété par Angelina Jolie, est une femme indépendante, mais marginalisée... et célibataire.
Le film Maléfique, fort d’un énorme succès en salles, est proposé à l’achat, à la location et à la vidéo à la demande dès ce mardi. À maints égards, cette relecture de La belle au bois dormant confirme un changement de cap historique de la part de Disney en matière de conte de fées.​
 

Il était une fois, dans un royaume lointain nommé Hollywood, un studio de cinéma dont les premiers succès avaient reposé sur les destinées romantiques d’une pléthore de princesses toutes plus jolies, aimables, et surtout passives, les unes que les autres. À chacune ses périls, à chacune son prince charmant pour l’en sortir. Éprouvée, mais pas indémodable, la formule rétrograde fit son temps. D’échec en semi-réussites au box-office, les patrons de Disney cherchèrent un modèle de princesse inédit. Les triomphes successifs de La reine des neiges et de Maléfique confirment-ils l’avènement d’une figure nouvelle, féministe, au dire de certains ?

Oui et non. De prime abord, La reine des neiges et Maléfiquerompent avec la tradition conservatrice de Disney dans son traitement de l’archétype de la princesse ET de la méchante. Pour mémoire, Blanche-Neige (1937), sur le point de devenir adulte, est empoisonnée par sa belle-mère, une femme mûre jalouse de sa beauté. Un prince charmant la ressuscitera d’un baiser après qu’elle aura démontré ses talents de ménagère. Esclave domestique d’une autre marâtre, Cendrillon (1950) changera de vie en mettant le grappin sur un bon parti, le prince charmant ayant été séduit non pas par le coeur qu’elle met à l’ouvrage, mais par sa beauté lors du bal. Aurore, alias La belle au bois dormant (1959), est quant à elle promise en mariage dès le berceau avant d’être victime d’une malédiction proférée par une sorcière vexée de n’avoir point été invitée à son baptême. Le dénouement heureux surviendra, un baiser de prince charmant plus tard, prise 3.

À ces lieux communs, La reine des neiges et Maléfique opposent non plus une figure féminine bonne qui subit et une figure féminine mauvaise qui agit, mais une paire de protagonistes actives, le personnage traditionnellement antagoniste désormais une antihéroïne au début puis une héroïne à la fin, avec un message clair de solidarité féminine à la clé.

Entre évolution…

Ainsi, La reine des neiges propose avec Anna, une princesse volontaire et intrépide. De son côté, sa soeur Elsa, qui possède le pouvoir de tout changer en glace, est présentée comme une marginale ostracisée parce qu’elle est différente (des groupes religieux courroucés y ont vu une représentation positive de l’homosexualité). Il en va sensiblement de même dans le film Maléfique, dans lequel le personnage-titre campé par Angelina Jolie s’est retiré du monde après avoir été trahi en amour (une scène montre comment un jeune homme fourbe l’a droguée pour lui couper les ailes, métaphore explicite d’un viol).

Par la suite, bien qu’elle ait effectivement jeté un sort au poupon Aurore, Maléfique ne pourra s’empêcher de se prendre d’affection pour elle. Dans un détournement audacieux du poncif usuel, c’est le baiser de Maléfique, un baiser d’amour pur, qui brise l’enchantement, celui du prince n’y étant pas parvenu. Et de fait, comme Anna l’a compris avant Aurore dans La reine des neiges après que son premier prince s’est révélé un filou, il faut du temps pour reconnaître l’amour véritable — un luxe dont ne disposaient pas les princesses, et les femmes, naguère.

En l’occurrence, les héroïnes de La reine des neiges et de Maléfique, dont les recettes mondiales conjuguées totalisent 2 milliards de dollars américains, sont la résultante de plusieurs décennies de tâtonnements. Il faut savoir que lors de sa sortie, en 1959, La belle au bois dormant fut un échec coûteux, ses recettes ne couvrant pas tout à fait un budget alors faramineux de 6 millions de dollars américains. Disney connut une importante vague de licenciements. Par la suite, on se tint loin des princesses.

... et stagnation

 

Il fallut attendre 1989 et 1991, avec La petite sirène et La belle et la bête, titres très populaires, pour que le studio s’intéressât de nouveau aux princesses, ces dernières plus actives que leurs prédécesseures, mais encore et toujours subordonnées à l’amour, trouver le « bon gars » demeurant apparemment la seule fin heureuse envisageable. Idem pour les courageuses Pocahontas (1995), Mulan(1998), La princesse et la grenouille (2008), Raiponce (2010) et, oui, Anna dans La reine des neiges (2013) ainsi qu’Aurore dans Maléfique (2014). « Un jour, mon prince viendra… », comme chantait l’autre.

Non, tout n’est pas moderne dans le merveilleux monde de Disney. Certes, tant Elsa (la reine des neiges) que Maléfique échappent au carcan amoureux. Elles sont indépendantes et maîtresses de leurs destins. Mais voilà, a-t-on décidé chez Disney, consciemment ou non, d’en faire des célibataires justement parce qu’elles sont « indépendantes et maîtresses de leurs destins » ? Comme si l’amour était l’affaire de qui n’est pas « différent » ou n’a pas de carrière, pour rester dans les métaphores ?

Dès lors, les avancées féministes perçues dans la rhétorique disneyenne sont à prendre avec circonspection. D’autant que, à l’instar du cinéma, la marque déposée « Princesses Disney » est une industrie avec ses quelque 25 000 produits dérivés. On pourrait dès lors arguer qu’il est ici question de gros sous, et non de convictions, et que si l’archétype de la princesse continue d’évoluer pour le mieux à l’avenir, ce sera parce que les recettes au guichet l’auront permis.

Et les patrons chez Disney vécurent heureux et gagnèrent beaucoup d’argent.

L’avenir appartient aux belles

Malgré des disparités notables entre les princesses de Disney d’autrefois et d’aujourd’hui, passées de passives à actives, une constante demeure : la beauté. Qu’importe son nom, qu’importe le contexte, qu’importe le film, la princesse de Disney fut et sera belle, point à la ligne. Et si les méchantes de naguère, comme la reine des neiges et Maléfique, ont été réformées afin que naissent des êtres plus complexes et plus attachants, il se trouve encore des personnages irrécupérables, telle la gitane qui conserve sa jeunesse en retenant Raiponce captive dans le film du même nom (2010). Comme la vilaine reine dans Blanche-Neige (1937), ce personnage perpétue en filigrane l’idée tenace que vieillissement et avilissement sont indissociables.


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