Sur les ailes d’un grand film

La distribution de Birdman, incluant Michael Keaton et Naomi Watts, est dirigée par une main de maître, celle du cinéaste de Babel et d’Amores perros, Alejandro G. Iñárritu.
Photo: Fox Searchlight La distribution de Birdman, incluant Michael Keaton et Naomi Watts, est dirigée par une main de maître, celle du cinéaste de Babel et d’Amores perros, Alejandro G. Iñárritu.

Prouvant la suprématie et l’originalité de son talent, le cinéaste d’Amores perros, de Babel et de Biutiful démontre encore avec Birdman qu’il peut poser sa caméra n’importe où dans le monde en captant toujours l’âme de ce lieu et de ses habitants.

Dans cet hommage à New York doublé d’une réflexion profonde sur la célébrité, le Mexicain Alejandro G. Iñárritu cultive les tours de force, dont les plans-séquences en enfilade — l’un d’entre eux, avec le héros en caleçons traversant Times Square, est une pièce d’anthologie — et les merveilleuses percussions d’Antonio Sanchez, vieux complice d’Iñárritu, improvisant sa partition. Ajoutez les tons du film, où le fantastique côtoie le réalisme sans dire son nom, tout contribue à la force et à l’étrangeté de ce grand film expérimental.

Comme la plupart des metteurs en scène et cinéastes (de Fellini à Truffaut en passant par Louis Malle ou Polanski), Iñárritu, sur un scénario adapté d’une nouvelle de Raymond Carver, cède à la tentation de démonter la mécanique de la création, d’ouvrir la porte des coulisses où l’illusion se trame, avec des personnages de chair et d’os à moitié hystériques.

L’ego et la célébrité, thèmes de plusieurs films oscarisables de la saison (Maps to the Stars, Nightcrawler, etc.), sont également au centre de Birdman. Mais ici l’ego se manifeste à travers une voix, celle du superhéros que le personnage principal a joué dans une mégaproduction plusieurs années plus tôt — sa cote a baissé depuis — et qui le pousse à monter une pièce sur Broadway pour retrouver son étoile.

Michael Keaton, ancien Batman de Tim Burton, acteur sur la touche aujourd’hui, endosse le rôle miroir de Riggan Thompson avec un brio d’enfer qui lui assurera une nomination aux Oscar. Son personnage, méprisé par ses proches, est télékinésiste (il peut déplacer les objets à distance), sans qu’on sache trop bien si ce don est réel ou fantasmé. Quant à son alter ego, le superhéros à plumes de ses prestations de jeunesse qui prend parfois sa place, il s’envole sur Manhattan et fait basculer l’action dans un monde onirique, avec une poésie pop qui crée l’enchantement.

Une grande partie de l’action se déroule dans le théâtre new-yorkais, où rien ne va plus et où la fille en désintoxication du metteur en scène (Emma Stone, son meilleur rôle) furète partout, oeil témoin et petite main qui aide son père, tout en le jugeant ringard et tout en flirtant avec un des comédiens de la pièce, le capricieux et «prima donna » Mike Shiner (Edward Norton, parfait dans sa partition de talentueux imbuvable).

Mais toute la distribution, dont Naomi Watts (la comédienne de la pièce, blonde de Mike Shiner) et Zach Galifianakis (le producteur), est dirigée d’une main de maître par Iñárritu comme au théâtre avec tous ces plans-séquences et ces prises uniques, fruits de mois de préparation. Sous la caméra en mouvement du brillantissime Emmanuel Lubezki (The Tree of Life, Gravity), le film — comme avant lui Rope d’Hitchcock — est conçu pour avoir l’air d’être tourné en une seule prise avec coupes invisibles. L’arche russe de Sokourov l’avait fait sans trucage. Pas ici, mais les prouesses de Lubezki sont partout, épousant sur leur passage l’inquiétude, l’éblouissement, le rire, le sarcasme.

À Birdman, on reprochera certaines répétitions de concepts, mais nullement ses fulgurances de mise en scène. Sa plongée dans la psyché d’un homme prêt à tout pour retrouver la gloire (un épisode avec une critique éminente déterminée à avoir sa peau est particulièrement gratiné), son cynisme mais aussi son humour et son lyrisme additionnés aux prouesses techniques et au jeu admirable de Michael Keaton, en font le grand film américain de cette saison pré-oscarienne. Birdman montre aussi à quel point Iñárritu peut se renouveler, explorer de nouvelles voies semées d’embûches, sans perdre son acuité à dépeindre les délires de nos sociétés contemporaines.

Birdman

★★★★ 1/2

Réalisation : Alejandro G. Iñárritu. Scénario : Alejandro G. Iñárritu, Nicolás Giacobone, Alexander Dinelaris, Armando Bo, d’après une nouvelle de Raymond Carver. Avec Michael Keaton, Emma Stone, Edward Norton, Naomi Watts. États-Unis, 2014, 119 minutes.