L’homme qui n’aimait pas

Adèle Haenel et Guillaume Canet dans le dernier film d’André Téchiné
Photo: AZ Films Adèle Haenel et Guillaume Canet dans le dernier film d’André Téchiné

Tirant le sel d’une mystérieuse disparition en fait divers dont les derniers soubresauts juridiques datent du printemps dernier en France, celle de l’héritière Agnès Le Roux, à Nice, en 1977, André Téchiné la met à sa main à travers ses thèmes personnels. Le brillant cinéaste de Ma saison préférée et d’Alice et Martin aime regarder les dessous de la famille et de ses trahisons, poignard en main, mais aussi les ombres et les alibis des êtres, et le fait avec une maîtrise chirurgicale. Téchiné s’était déjà colleté à l’univers du fait divers à travers La fille de RER. Là aussi, une mère, une fille…

En France, ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Le Roux se décline en feuilleton depuis plus de 30 ans et n’a pas besoin de mise en contexte. Ici, davantage. Sur fond de guerre des casinos au temps de la French Connection et du règne mafieux sur les tapis verts, la fille et héritière niçoise d’une propriétaire de casino convoité, Agnès Le Roux (Adèle Haenel), disparaît sans laisser de trace, sinon dans les transferts de fonds d’un compte commun avec son ancien amant Maurice Agnelet, avocat. Il est plus loup qu’agneau, en fait, et tombeur irrésistible de ces dames, pour des raisons inexplicables. Assassinat de la belle par l’amant ? Par la mafia ? Suicide ? Au dernier procès, l’amant fut condamné, mais faute de cadavre…

La mère qui dirige le casino Palais de la Méditerranée avec plus ou moins de succès, joueuse elle-même, est incarnée par Catherine Deneuve, un rôle qui lui va comme un gant. Cette douairière à la fois vulnérable et têtue rappelle en plus dramatique son rôle de femme d’affaires succédant à son mari dans le Potiche d’Ozon ou la matriarche d’Un conte de Noël de Desplechin.

Adèle Haenel (Suzanne, Alyah et, bientôt sur nos écrans, Les combattants) est saisissante dans ce rôle où, de bonne fille sportive sans trop d’aspérités elle se transforme peu à peu en amoureuse éperdue, figure de souffrance et de passion aveugle. Une scène de danse africaine en mode séduction donne la mesure de ses talents et de sa fougue. Le fait d’avoir atténué sa blondeur amoindrit sa fragilité et accentue le côté sportif du personnage.

Mystère

À Guillaume Canet le profil de l’homme sans sentiments, sans éthique, sans qualités apparentes, un contre-emploi pour lui, fort convaincant, qui donne envie de le voir endosser des profils troubles plus souvent. Mais Téchiné ne se pique pas de manichéisme. Maurice Agnelet, abordé par le cinéaste sansa priori, demeure une énigme. Et trente ans plus tard, dans le box des accusés, mal vieilli par le maquillage, il est toujours indéchiffrable.

Après un trop lent démarrage qui fait craindre une lourdeur nouvelle chez Téchiné, le mobile se met en place et l’élégance de la caméra dans ce Nice de crimes et de luxe laisse le rythme s’emballer, les passions se déchaîner, les trahisons se jouer dans une mise en scène de distance qui ne craint pourtant pas d’affronter ses personnages aux moments cruciaux, révélant une faille, une frustration, une colère sourde, annonciatrices de tous les orages. Un dîner arrosé chez le mafieux (Jean Corso) où Agnès vient avaliser, mal à l’aise, la trahison de sa mère est digne du premier Parrain de Coppola, avec les chants de folklore italien participant aux libations,

Sans doute Téchiné eût-il dû se contenter de montrer ce triangle infernal, mère, fille, amant — aussi, en quatrième mousquetaire, la maîtresse en titre d’Agnelet (Judith Chemia) —, sans suivre le procès des décennies plus tard, comme le reporter qu’il n’a pas besoin d’être. Ce qui ne retire pas pour autant à L’homme qu’on aimait trop son acuité, ses ellipses et son mystère.

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L’homme qu’on aimait trop

Réalisation: André Téchiné. Scénario: André Téchiné, Cédric Anger, Jean-Charles Le Roux. D’après l’ouvrage de Jean-Charles et Renée Le Roux. Avec Guillaume Canet, Catherine Deneuve, Adèle Haenel. France, 2014, 116 minutes.