Catherine Deneuve, toujours sa préférée

Aux yeux d’André Téchiné, seule Catherine Deneuve pouvait incarner le rôle de Renée Le Roux.
Photo: Az films Aux yeux d’André Téchiné, seule Catherine Deneuve pouvait incarner le rôle de Renée Le Roux.

Certains pourraient le surnommer « l’homme qui n’aimait jamais trop Catherine Deneuve » tant la star est indissociable de l’univers du cinéaste André Téchiné. Ils ont tourné plusieurs films ensemble (Hôtel des Amériques, Le lieu du crime, Ma saison préférée, La fille du RER, Les temps qui changent, etc.), une collaboration étalée sur quelques décennies, et toujours fructueuse.

Téchiné n’a pas hésité à lui offrir le rôle de Renée Le Roux, cette reine (déchue) des casinos de la Côte d’Azur, dépossédée de son trône par un avocat crapuleux, Maurice Agnelet (Guillaume Canet), et surtout de sa fille Agnès (Adèle Haenel), disparue en 1977, et dont le corps n’a jamais été retrouvé. L’affaire refait périodiquement les manchettes, les procès s’accumulent, et le dernier déclarait Agnelet coupable de meurtre, sans pour autant interrompre cette saga judiciaire. Au téléphone, de Paris, le cinéaste insiste sur le caractère « factuel » de cette histoire, et son désir « de ne pas [la] raconter comme une fantaisie », mais de coller à la réalité.

Il faut reconnaître que ce drame impliquant la mafia calabraise et les requins de la finance contenait des ingrédients chers à Téchiné, ceux qui ne cessent de pimenter ses films, élégants en surface, tapissés de zones d’ombres, peuplés de personnages ambigus, sur le plan sexuel comme sur celui de la morale. L’homme qu’on aimait trop ne fait pas exception. « C’est une relation de domination à trois [autre schéma récurrent dans ses films], avec la force destructrice de l’argent, et tous les sentiments qui s’y mélangent ; à la fin, ça devient inextricable. »

Voilà qui n’était pas pour déplaire à cet amoureux du cinéma d’Alfred Hitchcock (« De Soupçons à L’ombre d’un doute et aux Enchaînés, il a pris tous les titres que j’avais souhaités pour ce film ! ») ou encore celui de François Truffaut, établissant des parallèles avec L’histoire Adèle H. « Le personnage d’Agnès m’a fait penser à celui de ce film de Truffaut. En plus d’écrire des lettres passionnées [à un Maurice Agnelet marié, père de famille et l’homme de multiples maîtresses] et de basculer vers la folie, on retrouve, à la place d’un père puissant comme Victor Hugo, une mère qui, elle aussi, aime sa fille, mais d’une façon dévorante et exclusive. »

Cette mère atypique possède aussi un côté « impératrice », surtout dans les scènes au casino. Une autre figure que Deneuve aurait-elle pu incarner une telle autorité ? « Dans le cinéma français ? Je n’en vois pas d’autre ! » dit-il en riant. Il tient toutefois à recadrer la véritable dimension de cette figure. « Je ne sais pas si on dit ça chez vous, mais dans mon film, c’est une impératrice bling-bling ! La Côte d’Azur des années 1970 annonce le règne de Nicolas Sarkozy, celui du pouvoir et de la finance. »

Deneuve était-elle prête à jouer le jeu ? « Le miracle de notre relation de travail, c’est que je l’aide à faire des choses qu’elle ne se croit pas capable de faire, et elle m’aide à me dépasser. » Et comment une telle confiance se traduit-elle sur un plateau de tournage ? « Elle n’a aucun préjugé, aucune convention, quand elle aborde un rôle ou une scène. Elle joue en fonction et en réaction de son partenaire, contrairement à d’autres stars. Si on lui donne un mauvais partenaire, elle est capable d’être mauvaise ! », lance le cinéaste sur un ton amusé.

À la fin de notre entretien, petit retour sur son passé lointain de critique aux Cahiers du cinéma dans les années 1960. Cela a-t-il forgé le cinéaste qu’il est devenu ? « Ce furent des années d’apprentissage, car je n’avais pas les moyens économiques et techniques pour faire des films. Mon amour du cinéma passait par les textes que j’écrivais sur les films que j’aimais. Je suivais une règle subjective : c’est toujours celui qui aime le plus qui a raison. La critique, c’est un important travail de transmission, de passeur comme disait Serge Daney. Et les critiques aiment s’engouffrer dans les salles obscures pour prendre une bouffée d’air pur, vous ne croyez pas ? » Ce fut son dernier éclat de rire avant de raccrocher.

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«L’homme qu’on aimait trop» prendra l’affiche au Québec dès le vendredi 24 octobre.