La belle famille de Mommy

Une scène de <em>Mommy</em>, film qui a valu à Xavier Dolan le prix du Jury au Festival de Cannes ce printemps.
Photo: Shayne Laverdière Une scène de Mommy, film qui a valu à Xavier Dolan le prix du Jury au Festival de Cannes ce printemps.
La cellule familiale à la fois traditionnelle, dysfonctionnelle, recomposée puis décomposée mise en scène dans Mommy a beau en être une de cinéma, elle n’est pas fictive pour autant, en cela que ses vedettes et son auteur partagent à la ville une amitié relevant presque de la filiation.
 

La scène se déroule en 2013, à Montréal. Des répliques sont dites pour la première fois, l’action d’un récit est narrée à voix haute. Réunis chez le cinéaste Xavier Dolan, les comédiens Antoine Olivier Pilon, Anne Dorval et Suzanne Clément commencent à donner vie au scénario de Mommy, devenu depuis le film que l’on sait, soit le coup de coeur des médias internationaux à Cannes ce printemps, d’où il est revenu avec un prix du Jury. Cela semble peut-être facile à dire a posteriori, mais l’auteur avait déjà la conviction lors de cette fameuse lecture que la magie opérerait, entre autres parce qu’il connaît intimement ses interprètes, et que la réciproque est aussi vraie.

« Je savais que la chimie serait au rendez-vous, confirme Xavier Dolan. Ces acteurs-là, je les aime et les admire, tous les trois. Je suis convaincu qu’ils peuvent tout jouer. C’est notamment pour ça que j’ai confié à Anne et Suzanne des rôles aux antipodes de ce que je leur ai fait jouer précédemment. »

L’histoire d’une mère courage qui cache sa vulnérabilité derrière un bagout intimidant, de son fils aimant mais violent et d’une voisine bègue qui devient pour un temps une amie, une soeur, une maman, Mommy s’inspire librement d’un fait divers. « L’idée m’est venue en lisant un article où une mère se confiait après s’être prévalue d’une disposition légale vite abrogée dans je ne sais plus quel pays, et qui permettait aux parents de « remettre » leur enfant à l’État sans autre forme de procès », explique Xavier Dolan, qui a enchaîné le tournage de Mommy avant même que son précédent film, l’excellent thriller psychologique Tom à la ferme, n’eût pris l’affiche.

Dans la réalité du Québec parallèle de Mommy, une telle loi vient d’entrer en vigueur, et Diane, alias D.I.E, aurait toutes les raisons du monde de s’en prévaloir, ce qu’elle refuse obstinément de faire.

Le film a ceci de particulier qu’il réunit pour la première fois devant la caméra de Xavier Dolan trois comédiens qui ont été, chacun leur tour, la vedette d’un de ses projets antérieurs : Anne Dorval dans J’ai tué ma mère, Suzanne Clément dans Laurence Anyways, et Antoine Olivier Pilon dans le controversé clip College Boy d’Indochine.

Connivence, il y avait donc. Or, ce qui frappe le plus après avoir vu le film puis s’être ensuite entretenu avec son auteur et ses comédiens, c’est combien le thème de la famille élargie qui se trouve au coeur du film trouve des échos dans les relations privilégiées que tout ce beau monde entretient dans la vie.

La bande des quatre

Suzanne Clément, qui compose avec une délicatesse infinie une femme presque mutique, une figure inédite dans l’univers dolanien, évoque à cet égard une expérience de tournage privilégiée.

 

« J’adore Anne, ce qu’elle fait ; on se connaissait, mais je ne peux pas dire qu’on se fréquentait. Je savais qu’elle et Xavier sont très, très proches, il est un de mes amis les plus chers, et Antoine Olivier et lui ont développé une belle amitié aussi. Bref, on était tous intimement liés à Xavier sans nécessairement l’être les uns par rapport aux autres. Xavier a été notre ciment. Dès le premier jour, une complicité s’est manifestée dans notre petit groupe, grâce à Xavier, et grâce aussi au respect mutuel qu’on avait tous les uns pour les autres. […] Il y avait des choses difficiles à jouer, sur le plan psychologique, et le climat… familial, qu’a su créer Xavier, a contribué à ce qu’on se sente en confiance, qu’on se sente écoutés, soutenus, non seulement par lui, mais entre nous, les acteurs. »

Le témoignage d’Antoine Olivier Pilon — volcan cinégénique, révélation — va dans le même sens. « J’avais une apparition dans Laurence Anyways, mais on n’a pas vraiment parlé, Xavier et moi, relate-t-il. On s’est connus, et super bien entendus, sur le tournage de College Boy. Xavier est tout de suite devenu comme un grand frère — il n’est pas beaucoup plus vieux que moi,précise le comédien de 17 ans. Il a été enfant-acteur, lui aussi ; il me comprend. C’était bien de pouvoir compter sur lui à Cannes : c’est un milieu, un mode de vie, où c’est facile de se perdre pour un jeune de mon âge. L’attention soudaine, la pression et tout ça… C’était grisant, mais j’étais soulagé de rentrer. »

Mamma Longueuil

« Xavier possède une maturité qui transcende son âge, note à ce propos Anne Dorval. Mais avec Antoine Olivier, il pouvait redevenir un gamin sur le plateau l’espace d’un instant, puis retrouver son sérieux avec nous autres, les vieux, celui d’après. C’est très beau à voir, l’enfant et l’adulte qui cohabitent dans le même être, un être si doué, si sensible… »

Dans Mommy, l’inoubliable vedette de J’ai tué ma mère, du Coeur a ses raisons et des Bobos a l’occasion de se mesurer à un autre personnage plus grand que nature, non pas une « Mamma Roma », en l’occurrence, mais une « Mamma Longueuil », théâtre d’un drame souvent furieusement drôle. Ici digne héritière d’Anna Magnani, Anne Dorval brille, comme toujours.

« Xavier fait désormais partie de ma vie, de ma famille, révèle-t-elle. Je lui fais du macaroni au fromage quand l’automne arrive. Mes enfants lui disent des choses qu’ils ne me disent pas à moi, et je lui en suis tellement reconnaissante. Il avait 15 ans lorsqu’il s’est pointé chez moi en me disant qu’il voulait me diriger dans J’ai tué ma mère. C’était risqué d’accepter, à l’époque, mais j’y croyais. La suite m’a rassurée sur ma capacité à reconnaître un bon scénario ! »

« Bref, poursuit Anne Dorval, ça fait dix ans de ça. J’ai vu Xavier passé de jeune metteur en scène qui bataille pour s’imposer sur un plateau où il y a plusieurs « boss » potentiels à cinéaste accompli et sûr de ses moyens. Exigeant, toujours, dans le bon sens. Il faut l’être. Et dans l’intervalle, on ne s’est pas quittés. Il connaît tout de moi, comment je suis au quotidien, comment je suis comme mère avec tous les aléas émotionnels que ça comporte. D’ailleurs, j’aime croire que cette connaissance a nourri Mommy. Ce film, c’est un hommage aux mères, aux femmes, aux actrices mûres… C’est un immense cadeau. »

Et qu’en est-il du fameux format carré dans lequel le film fut tourné ? « C’est un ratio d’image qui existe depuis le commencement du cinéma, rappelle Xavier Dolan. On maintient ainsi l’attention sur le visage des personnages, sur leur regard. C’est idéal pour le portrait. » Le portrait de famille, en l’occurrence. Mommy prend l’affiche le 19 septembre.