Requiem pour un grand écran?

À l’exception de cet été, il n’y a pas eu de chute de fréquentation des salles et l’année 2015 s’annonce exceptionnelle.
Photo: Source Cinémathèque À l’exception de cet été, il n’y a pas eu de chute de fréquentation des salles et l’année 2015 s’annonce exceptionnelle.

L’été cinéma fut catastrophique au Québec, les recettes passant de 75,4 millions de dollars au guichet en 2013 à 61,7 millions cette année à la même époque, calcule Stéphanie Nolin, de Cinéac. Par manque de films porteurs québécois, américains et européens ou est-ce le symptôme plus profond d’une désertion progressive des salles ?

Dans le milieu du cinéma, plusieurs observent des mutations profondes — de la montée des nouvelles plateformes au nombre grandissant de cinéphiles adoptant le cocooning — qui se vérifient aussi dans les festivals. Le septième art a été déclaré moribond à chaque transformation technologique, au nombre desquelles l’avènement de la télévision et l’apparition des DVD ne furent pas les moindres. Reste que chacun en est aujourd’hui réduit à consulter sa boule de cristal pour imaginer le paysage cinématographique de demain.

 

Le poids lourd de l’offre en flux continu Netflix a très peu développé le marché francophone, mais ça viendra. Illico, Bell.net et les autres se chargent de diffuser les films même en format timbre-poste. À la SODEC, Monique Simard se montre sensible au besoin de s’adapter à ces réalités nouvelles qui bousculent toute la chaîne.

 

Aux yeux de Daniel Séguin, vice-président chez Cinéplex Odéon pour le Québec, les salles sont malgré tout loin d’être devenues une espèce en voie de disparition dans ce paysage en mutation, surtout pour les mégaproductions. « À l’exception de cet été, il n’y a pas eu de chute de fréquentation des salles. 2012 et 2013 ont enregistré des records de fréquentation. L’année 2015 s’annonce exceptionnelle. C’est un marché cyclique. Mais la locomotive demeure la salle. Si le film ne fonctionne pas au grand écran, il n’aura pas de succès non plus sur les autres plateformes. »

 

N’empêche que même les cinémas commerciaux se réinventent, convient M. Séguin. « Dans nos salles, les marchés alternatifs sont en progression, comme les retransmissions des opéras du Met, plus populaires au Québec qu’ailleurs au Canada. » À son avis, le problème principal des exploitants demeure le piratage des films, en baisse mais bien vivace.

 

Sylvain Corbeil, producteur chez Métafilms, appelle d’ailleurs à trancher ce débat une fois pour toutes : « [Les films] sont piratés de toute façon. Alors, pourquoi ne pas les diffuser simultanément sur d’autres plateformes ? Ça augmenterait l’effet du bouche à oreille. »

 

Patrick Roy, à la tête du gros distributeur Séville eOne, voit lui aussi le paysage cinéphilique changer. « On vend nos films sur multiplateformes depuis dix ans. En salle, devant les oeuvres d’auteur, le public vieillit, le temps de concentration est fragmenté chez ceux qui ont grandi avec les nouvelles technologies, mais ce clivage générationnel s’inscrit dans une évolution. Et des films d’auteur comme ceux de Xavier Dolan ou de Denis Villeneuve rallient aussi le jeune public. »

 

Rien n’est simple. La preuve, la comédie 1987 de Ricardo Trogi, après des mois maussades en salle, atteint déjà des recettes de 1,7 million aux guichets.

 

La fin du statu quo

 

Chose certaine, « le statu quo n’est pas viable », estime le producteur Luc Dery, chez micro_scope. « Imaginer ce qui va se passer dans deux ou trois ans est quasi impossible, à la vitesse où ça change. Mais je ne vis pas ces changements comme un problème, plutôt comme une solution. Ce n’est pas le prochain Philippe Falardeau ni le prochain André Turpin qui auront des difficultés en salle. Mais on commence chez nous à préparer des projets plus difficiles en les destinant directement aux plateformes numériques, dans l’espoir d’atteindre un public différent. »

 

Hélène Blanchet, qui dirige le complexe Excentris, pense que le cinéma en salle est appelé à diminuer, mais que les gros exploitants commerciaux vont résister plus longtemps. « On ne retrouvera jamais les années 2000. Les gens sont mieux équipés qu’autrefois pour voir des films chez eux. À Excentris, pour certains films, nous proposons une sortie simultanée en salle et sur notre site. Mais ça marche pour les oeuvres assez pointues. »

 

André Rouleau, des productions Caramel Films, le constate : « Même les productions-événements tiennent moins longtemps l’affiche. Un film québécois grand public comme C.R.AZ.Y. de Jean-Marc Vallée a eu plus de 700 000 entrées en salle en 2005. Aujourd’hui, un succès équivalent se réalise sur plusieurs plateformes. Les jeunes voient des films sur iPad. Il faut faire davantage de films de divertissement au Québec, sinon les gros films des studios occuperont toute la tarte en salle. »

 

Louis Dussault, de K-films Amérique, se montre plus optimiste que d’autres. « Comme distributeurs, nos recettes augmentent avec la fragmentation des écrans. Ces publics cibles allaient peu en salle de toute façon. Mais les gens commencent à se tanner des nouvelles plateformes. Ils en ont fait le tour et reviendront au cinéma, la sortie culturelle de loin la plus abordable. L’expérience collective du grand écran demeure et demeurera unique. »

 

Pierre Even, qui dirige la maison de production ITEM 7, veut bien expérimenter pour les oeuvres à petit budget destinées aux tribunes numériques. « Mais une sortie simultanée en salle et en ligne aurait tué un film comme Rebelle de Kim Nguyen. On n’a pas encore trouvé les paramètres idéaux en ces matières. »

 

Beaucoup de modèles restent en effet à inventer. Le producteur estime qu’il faut d’abord changer nos modes de production. « Hollywood produit moins de blockbusters mais verse plus d’argent dans chacun. À notre petite échelle aussi on gagnerait à diminuer le nombre de films pour mieux les financer. Et comment faire revenir des États-Unis des cinéastes comme Denis Villeneuve et Jean-Marc Vallée avec des productions à 3 millions ? Il faut y mettre les moyens. »

 

Nicole Robert, productrice chez Go Films, soupire : « L’argent diminue, justement. Le budget pour 1987 de Ricardo Trogi était entre 200 000 $ et 300 000 $ inférieur à celui de son précédent 1981, sorti en 2009, alors que les coûts augmentent. Comment s’en tirer ? »

 

Une nouvelle ère

 

Pour Sylvain Corbeil, la solution est protéiforme et va s’échelonner sur plusieurs voies d’exploration au long des années. « C’est sûr que le taux de fréquentation des blockbusters par les jeunes générations est élevé. Ici, ça met de la pression sur les bailleurs de fonds, Téléfilm, la SODEC, qui appuient la diversité des genres. On aura bientôt plus de mal à convaincre aussi un gros distributeur comme Séville d’embarquer dans certains projets. »

 

Dans les salles commerciales, un délai de 100 jours entre la sortie en salle et celle du DVD et compagnie est imposé par les majors. Louis Dussault dit préférer souvent lancer des films appelés, qui tiendront l’affiche trois semaines à peine dans les cinémas indépendants, plutôt que dans les gros complexes, histoire de gagner plus vite les marchés alternatifs.

 

Dans une entrevue au Indiewire, le Moghol américain Harvey Weinstein disait que, selon lui, les chaînes de cinéma avaient perdu leur chance de laisser les studios se servir des salles de cinéma comme points de location exclusifs des vidéocassettes au cours des années 70 et qu’ils devraient s’impliquer directement dans le marché de la VOD. Il croit aussi qu’abaisser à quatre semaines le délai requis avant de gagner les plateformes parallèles aiderait le sort de certains films. Mais devant la lourde infrastructure des grands exploitants de salles, il caresse peu d’illusions quant à la capacité rapide d’adaptation des gros joueurs.

 

L’avenir est en forme de points d’interrogation, tant chez les petits que dans les officines des puissantes majors américaines. Le cinéma, comme toutes les disciplines culturelles, pénètre dans une ère nouvelle à tâtons. Prêt, pas prêt. Avec des oeillères souvent et une machinerie lourde à faire bouger, quand demain, c’est aujourd’hui.

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