Lennon au pays de Franco

Javier Camara (au centre) incarne Antonio, un prof qui s’embarque dans une équipée dans l’espoir de rencontrer John Lennon.
Photo: Az-Films Javier Camara (au centre) incarne Antonio, un prof qui s’embarque dans une équipée dans l’espoir de rencontrer John Lennon.

Cette comédie road movie plus que charmante, au titre tiré de la chanson Strawberry Fields Forever, est réalisée par l’Espagnol David Trueba, d’après une histoire vécue. Et les ingrédients qui entrent dans la composition de sa sauce font rire, portent à réfléchir, tout en dévoilant bien des pans de l’Espagne franquiste. Une vedette à sa clé : John Lennon, alors qu’il jouait en 1966 dans le film de Richard Lester How I Won the War dans le sud du pays, en Almeria.

 

Tout se passe à travers le regard d’un prof d’anglais fou des Beatles, qui apprend à ses élèves la langue de Shakespeare à travers les chansons des Fab Four. Ce qui nous vaut des voix d’élèves trébuchant sur les mots de Help. Le film a récolté une pluie de Goya (les Jutra espagnols). Il est porté avant tout par un grand acteur, familier des films d’Almodóvar, Javier Camara. Celui-ci incarne Antonio, l’enseignant traversant le pays en bagnole dans l’espoir de rencontrer Lennon et de lui demander de traduire certains mots qu’il ne comprend pas dans l’album des Beatles Revolver. Chemin faisant, il prend des passagers : Juanjo (Francesc Colomer, très juste), jeune homme en cavale, fuyant le foyer familial parce que son père voulait lui faire couper les cheveux, aussi Belen (Natalia de Molina, ardente), enceinte, mineure et désespérée. Or ce trio impossible, qui s’arrête dans une auberge et découvre une autre Espagne, plus rurale, plus généreuse aussi, tirera du périple des leçons de vie. Structure classique mais bien utilisée.

 

Sur cette Espagne encore endormie, mais sujette aux influences extérieures, des détails sont livrés peu à peu, à propos des interdits, de la religion omniprésente, des aspirations à la liberté, à travers les peurs et les errances des personnages, comme leur besoin d’envol. En prime, les paysages sauvages de l’Espagne traversée et une musique inspirée.

 

La dernière partie, autour du plateau où joue Lennon, est une ode à l’espoir d’un homme, car ce sont les jeunes qui doutent du résultat final, alors qu’Antonio possède la foi qui soulève les montagnes, figure d’innocence et de sagesse que son interprète parvient à rendre sensible sans verser dans la mièvrerie. Et comment Lennon pourrait-il lui résister ? Le scénario est bien mené, drôle mais jamais creux. Feel good movie pour feel good movie, celui-ci, assez conventionnel dans son style, possède une sorte de grâce, due aussi à l’intérêt qu’on porte à Lennon, personnage ici en creux, vu de dos, en symbole enfumé des lendemains qui chantent.

Living is Easy with Eyes Closed (Vivir es facil con los ojos cerrados)

Réalisation et scénario : David Trueba. Avec Armando Espetia, Javier Camara, Natalia de Molina. 2014, 108 minutes.

1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 30 août 2014 12 h 50

    Une question comme ça...

    Que le titre du film soit inspiré (et traduit) des paroles d'une chanson des Beatles, soit ! Mais le titre original du film est bien « Vivir es fácil con los ojos cerrados ». Il sera présenté en version originale, avec sous-titres soit en français, soit en anglais, dans quelques cinémas de Montréal.

    Or, on se demande pourquoi Le Devoir a tenu à présenter ce film sous un titre en langue anglaise, mettant le nom original entre parenthèses et mal orthographié en plus ? Symptôme d'un malaise ? Quand on parle cinéma à Montréal, on parle la langue de ceux qui le contrôlent.

    Car c'est vrai, ici, on n'a pas l'habitude ici du cinéma non américain, trop souvent diffusé au compte-goutte sur nos écrans. Tiens, en voyant le jeune acteur catalan Francesc Colomer, plusieurs n'y verront qu'un nouveau visage sorti de nulle part. Pourtant, ce jeune acteur a déjà un Goya en poche datant de 2010, pour son rôle d'Andreu dans Pa Negre. Pa Negre avait récolté une pluie de Goya, mais n'a été projeté qu'une seule fois sur un écran montréalais, en plein avant-midi. Ce n'était peut-être pas le chef-d'œuvre du siècle, mais ça vailait sûrement bien des navets venus du sud de la frontière et qui tiennent en salle quelques semaines, alimentés d'une publicité préprogrammée.

    Regarder des films sur une tablette iPad ? C'est bientôt tout ce qu'il restera à ceux qui veulent voir autre chose que...