Sergio Castellitto, par-delà le latin lover

Du réalisateur, scénariste, acteur italien, on aime sa dégaine, son charisme, sa justesse, sa profondeur tapie sous le sourire en coin.
Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse Du réalisateur, scénariste, acteur italien, on aime sa dégaine, son charisme, sa justesse, sa profondeur tapie sous le sourire en coin.

Avec son élégante désinvolture et ses yeux de braise, l’acteur de Va savoir et du Cri de la soie a joué plus souvent qu’à son tour les latin lovers. Sergio Castellitto vous dira qu’à cette figure-là, comme à tous les clichés, il suffit d’ajouter l’ironie pour la faire passer. « Mastroianni excellait dans l’exercice. On y croyait. »

 

Mais quand, pour la première fois de sa vie, l’équipe de Disney lui a fait jouer un rôle de « vilain », le roi Miraz dans Les chroniques de Narnia en 2008, son fils est revenu sonné de l’école. « Ils disent que mon père est un salaud ! » Il fallut expliquer.

 

Le 38e Festival des films du monde, qui démarre jeudi, a beau battre de l’aile, reste qu’il s’est offert un président de jury de haute tenue. Réalisateur, scénariste, acteur italien dans plus de 70 films. On aime sa dégaine, son charisme, sa justesse, sa profondeur tapie sous le sourire en coin.

 

« Comme scénariste, cinéaste ou acteur, tu dois toujours rechercher la zone sombre des personnages, ce qui ne se voit pas », lance-t-il de Rome dans son téléphone qui grésille. Castellitto s’avoue grand admirateur du Denys Arcand du Déclin de l’empire américain et des Invasions barbares, qui, à ses yeux, y parvient parfaitement.

 

Il était venu il y a dix ans au FFM, cinéaste-acteur accompagnant sa covedette Penélope Cruz pour son film Non ti Muovere (Écoute-moi), l’histoire d’un chirurgien raffiné pétri de contradictions, épris d’une petite réfugiée paumée : « Le cinéma accepte mal l’idée des héros fragiles, disait-il alors. Pourtant, les hommes sont vulnérables, davantage que les femmes. Alors, pourquoi ne pas le montrer ? »

 

Quant à l’icône hispanique, elle ne tarissait pas d’éloges envers Castellitto, qui lui avait donné l’occasion de jouer une femme réelle sans glamour. Penélope Cruz s’y était investie corps et âme, apprenant l’italien de la rue, s’enlaidissant autant que faire se peut. Encore aujourd’hui, Cruz en parle comme un des rôles les plus importants de sa carrière. Ils ont remis le couvert en 2012 dans un autre film de Castellitto, situé à Sarajevo, Venuto al Mondo (Venir au monde).

 

Liberté en cage

 

Lui qui déclare vouloir demeurer un éternel étudiant estime apprendre davantage comme cinéaste que comme acteur. Ce qu’il appelle « le petit cauchemar quotidien du plateau » l’angoisse et l’excite par ses contraintes. « À travers les obstacles, on trouve. »

 

Né à Rome, Castellitto vient du théâtre et peaufina ses talents d’interprète à travers Shakespeare, Strindberg, Pinter, Tchekhov. « Le théâtre et ses obsessives répétitions m’ont tout appris. »

 

Il a joué entre autres pour Ettore Scola (La famille, avec Fanny Ardant et Vittorio Gassman), Marco Ferreri (La chair), Giuseppe Tornatore (Marchand de rêves), Mario Monicelli (Rossini ! Rossini !,aux côtés de Philippe Noiret). On l’a vu donner la réplique à Isabelle Adjani dans Toxic Affair, à Marie Trintignant dans Le cri de la soie.

 

Castellitto fut de l’aventure culte du Grand bleu de Luc Besson. Sautant entre drames et comédies, amusant dans Alberto Expressd’Arthur Joffé, sombre dans À vendre de Laetitia Masson.

 

Il fait partie des acteurs italiens en liens constants avec le cinéma français. « Je me suis inscrit dans cette magnifique tradition des Mastroianni, des Ugo Tognazzi, etc., qui ont joué souvent en France. »

 

Jacques Rivette l’a dirigé en 2001 dans le délicieux Va savoir, en metteur en scène d’une pièce de Luigi Pirandello, à Paris entre deux femmes, cherchant un manuscrit de Goldoni. Ils ont remis ça en 2008 avec 36 vues du pic Saint-Loup, film faisant jongler le cirque, la mémoire et les choix de vie. « Rivette m’a demandé de travailler le scénario avec lui et de diriger quelques scènes choisies. Il m’a appris beaucoup sur les libertés qu’on peut offrir à un acteur. Une liberté en cage. Il vous laisse faire, en sachant fort bien ce qu’il veut. »

 

Son compatriote Marco Bellocchio lui offrit de grands rôles de complexité et de création à travers Le metteur en scène de mariages et Le sourire de ma mère. « Des films importants dans ma carrière travaillaient sur la figure de l’artiste, peintre, metteur en scène, etc. (dans Va savoir de Rivette aussi). Jouer les créateurs me permet de m’investir davantage. Je pense mon travail d’acteur comme un auteur. A contrario, à force de jouer, je peux savoir musicalement quand un autre acteur sonne faux, par ses silences, ses yeux. Mais tout relève du scénario, et un bon scénario, il faut l’avoir travaillé. »

 

En famille

 

La mise en scène le séduit de plus en plus. « Le métier de réalisateur est le plus mégalomane qui soit. Avoir une armée qui travaille à faire exister l’univers que vous bâtissez. Quel énorme privilège ! Et puis comme acteur, j’ai besoin de propositions nouvelles. » Il s’en offre parfois lui-même.

 

Sergio Castellitto aime écrire des scénarios adaptés des romans de son épouse Margaret Mazzantini, écrivaine et dramaturge, comme Écoute-moi, Venir au monde. « Un livre apporte une quantité énorme d’informations au scénariste, sur les décors, les costumes, estime-t-il. Chaque mot cache une image. On se sent comme une sorte d’archéologue ou de mineur qui creuse la terre pour rapporter des pierres à la surface. Par ailleurs, Margaret et moi avons une relation, sur plusieurs plans, très importante comme artistes aussi. » Son prochain scénario, il y travaille, toujours d’après un roman de sa femme : Personne ne se sauve tout seul. « Une histoire d’amour. »

 

Sa famille se tient au centre de sa création. « Chez nous, tout le monde a le droit de dire son mot sur les scénarios, dont mes quatre enfants, aux âges et aux points de vue différents. »

 

Vous demandez à l’homme : parlez-moi de la crise du cinéma italien. Il répond : « Depuis que je suis dans le métier, on me parle de la crise du cinéma. L’artiste lui-même doit vivre dans une sorte de crise pour résister au temps. Mais il est vrai qu’il se produit moins de films en Italie. On vit ici comme ailleurs des bouleversements énormes, mais je suis pour le changement. Mes fils voient des films sur iPad. Au début, je trouvais ça horrible. Mais il faut accepter. Le cinéma est une industrie, et sa poésie coûte cher, trop cher souvent. L’idée doit devenir la vraie richesse, avec un papier et un crayon. La seule chose qui résiste au changement, c’est le théâtre, qui a 4000 ans. Car il y aura toujours quelqu’un qui montera sur une scène pour raconter une histoire. »

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