Quand une affiche vaut mille mots, selon le designer graphique Alexandre Renzo

Alexandre Renzo aime générer lui-même le matériel visuel pour la création d’une affiche de film, ce procédé lui laissant beaucoup de liberté.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Alexandre Renzo aime générer lui-même le matériel visuel pour la création d’une affiche de film, ce procédé lui laissant beaucoup de liberté.

Dans cette série d’articles intitulée Aux vues avec… qui revient pour un deuxième été, des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentent un film à l’affiche en prenant pour angle leur propre spécialité, un métier à la fois.

Des semaines avant la sortie d’un long métrage, elle apparaît le long des trottoirs, dans les métros, dans les cinémas. Tantôt outil platement publicitaire, tantôt oeuvre d’art, l’affiche de film frappe parfois l’imaginaire au point de devenir iconique : Autant en emporte le vent avec un Clark Gable fougueux penché sur une Vivien Leigh frémissante, L’exorciste et son prêtre sous le lampadaire… Si les noms de vedettes s’y trouvent inscrits et que la composition et les couleurs donnent le ton, les approches artistiques n’en sont pas moins très variées. Concepteur entre autres des affiches des films Les invasions barbares et Je me souviens, Alexandre Renzo en donne un aperçu après une projection de Magie au clair de lune, une comédie de Woody Allen dans laquelle un illusionniste misanthrope s’éprend d’une fausse médium sur fond de Côte d’Azur des années folles.

 

L’affiche du film correspond-elle à ce que l’on vient de voir ? Est-elle intéressante, réussie ?

 

Elle est fonctionnelle. On dirait un truc assemblé rapidement, du mauvais « Photoshop », avec les deux personnages placés côte à côte, mais qui semblent issus d’images différentes. On a les deux vedettes, on suggère quelque chose de léger, et c’est à peu près tout. Esthétiquement, ce n’est pas attrayant. C’est d’autant plus dommage parce que le film avait beaucoup de potentiel sur le plan visuel : la magie, l’architecture art déco, le charleston… On trouve même le moyen de ne pas mettre en valeur le décor enchanteur du sud de la France.

 

Vous approche-t-on directement pour la conception d’une affiche ?

 

Habituellement, le distributeur du film lance un appel d’offres et plusieurs boîtes soumettent des propositions. On nous remet alors un cahier des charges. Souvent, on assiste à une projection privée du film. […] Après, en équipe toujours, on essaie de voir quel aspect on pourrait mettre en valeur. Personnellement, je ne raffole pas de l’approche voulant qu’on résume tout le film dans l’affiche en la surchargeant d’éléments. Je préfère extraire une ambiance, un sentiment… l’essence, quoi. Représenter, platement, ça donne une affiche convenue dont les gens ne se souviennent pas.

 

En moyenne, on soumet entre dix et douze propositions ; certaines sont des déclinaisons d’un même concept. Les photos de tournage, qui sont réalisées pendant la production par des photographes de plateau, constituent une matière première abondante — jusqu’à 1000 photos. Parfois, on génère nous-mêmes le matériel visuel. Par exemple, pour l’affiche de Continental, un film sans fusil, on a trouvé une chambre de motel semblable à celle du film. J’avoue que j’ai une prédilection pour cette façon de faire, qui offre plus de liberté.

 

L’une de vos premières affiches fut celle des Invasions barbares. C’est ce qui s’appelle commencer en lion.

 

C’était en janvier 2003. Je terminais l’université et je faisais de la pige. On m’a dit que Denys Arcand connaissait un de nos professeurs de design, qui lui a fourni quelques noms. Des étudiants ont ainsi pu tenter leur chance aux côtés de boîtes établies. On a tous été conviés à un visionnement privé aux locaux de l’ONF. Je vais me rappeler de ce moment-là toute ma vie. Denys Arcand présentait son film pour la première fois et il était très ému.

 

L’idée de la jaquette d’hôpital et des fesses exposées, je trouvais que ça évoquait bien l’esprit du film, qui est à la fois tragique et drôle. Dans les faits, une amie infirmière m’a fourni du matériel hospitalier : un soluté, la jaquette… Un ami dévoué a servi de modèle. Je l’ai pris en photo dans mon salon avec un appareil numérique relativement bas de gamme. J’ai failli rater la date de tombée. L’heure limite était midi et j’ai dû déposer à moins une. À trois heures cet après-midi-là, j’ai reçu un coup de fil m’annonçant que sur 80 propositions, c’est la mienne qui avait été retenue. Par la suite, une séance de photo professionnelle a été organisée et on a reproduit le concept avec une image en meilleure résolution, mais tout à coup, c’était trop de détails, alors on est finalement revenu à la photo de la maquette originale. Donc, non, ce ne sont pas les fesses de Rémy Girard sur l’affiche [rires].

 

Récemment, vous avez conçu la très belle affiche du film Tu dors Nicole, de Stéphane Lafleur. Un vieux rose, un profil féminin, et le titre à la hauteur de la tête de la protagoniste, avec une batterie dessous…

 

Une bonne affiche doit être visible avant d’être lisible. Elle doit d’abord accrocher le regard pour qu’on ait ensuite envie de la lire. L’affiche de Tu dors Nicole, c’est justement un cas où les photos de tournage étaient magnifiques. Celle qu’on a choisie avec l’équipe ressortait vraiment du lot. Le film est en noir et blanc, c’est l’histoire d’une très jeune femme ; elle est dans sa tête, c’est introspectif. Le graphisme épuré va dans ce sens-là. Le fond rose permettait un contraste en douceur, encore là à l’image du personnage, qui s’éprend d’un joueur de batterie. […] Il s’agit d’une affiche plus formelle que conceptuelle, par opposition, par exemple, à celle du film Les 7 jours du talion, où il y a quelque chose à décoder [le chiffre est gravé dans l’épiderme].

 

Il y a sûrement des affiches qui vous ont marqué ?

 

J’admire Saul Bass, qui a conçu des affiches et des génériques célèbres pour Alfred Hitchcock (Vertigo, Psychose) et Otto Preminger (L’homme au bras d’or, Autopsie d’un meurtre). Son affiche pour West Side Story, qui reprend le motif des escaliers de secours des immeubles dans son lettrage, est magnifique. Son travail est intemporel.

 

Ce qui me ramène à l’affiche du film de Woody Allen. J’imagine une réunion du studio qui a produit le film lors de laquelle tout le monde a donné son avis. C’est le genre d’affiches vers laquelle on se tourne non pas parce que tout le monde l’aime, mais parce que personne ne s’y oppose. Ça représente un consensus fade qui ne laisse aucune trace dans la mémoire. Personnellement, j’aspire à ce que les affiches qu’on conçoit dans notre boîte puissent exister après que le film a eu sa vie en salle. Lorsque quelqu’un me dit qu’il a accroché celle de La face cachée de la lune dans son salon, c’est le plus beau compliment qu’on peut me faire.

 

Cette entrevue clôt la série. Mes chaleureux remerciements aux participants, qui ont été généreux de leur temps, de leur mémoire, et surtout, de leur passion.

Qui est Alexandre Renzo ?

Né à Montréal en 1977, il est initié aux joies du cinéma par sa grand-mère maternelle, une pianiste au temps du muet qui possédait un cinéma en Belgique. « Installée ici, même très âgée, elle continuait d’aller au cinéma l’après-midi, toute seule. Elle adorait ça. » Adolescent, il tombe sur l’affiche du film Metropolis (Fritz Lang, 1927). C’est le choc. S’ensuivent des études en graphisme au collège Ahuntsic, puis en design graphique à l’UQAM. Avec Renzo Design et La Camaraderie, Alexandre Renzo conçoit des affiches en tous genres et des installations interactives. Son affiche du film Les invasions barbares fait désormais partie de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec.


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