Hors du temps

Le cinéaste et musicien Stéphane Lafleur est un être discret, peu attiré par les feux de la rampe. « J’admire Denis Côté et Xavier Dolan qui arrivent à tourner un film par année, mais ce n’est pas moi », dit-il.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le cinéaste et musicien Stéphane Lafleur est un être discret, peu attiré par les feux de la rampe. « J’admire Denis Côté et Xavier Dolan qui arrivent à tourner un film par année, mais ce n’est pas moi », dit-il.

Lors de son dévoilement à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le film Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur s’est attiré maints éloges. La collègue Odile Tremblay en dit alors grand bien, à l’instar du reste de la critique étrangère. À une semaine de la sortie québécoise, fort attendue, on retrouve l’auteur de Continental, un film sans fusil et d’En terrains connus, histoire d’en apprendre davantage sur ce troisième long métrage, celui de la continuité.

 

Les rencontres de presse, on s’en doute, ne doivent pas figurer parmi ses activités favorites. D’un naturel effacé, Stéphane Lafleur parle bas, à mots choisis, alors le cirque médiatique avec ses flashs, ses caméras et ses micros pressés…

 

« Non, non, ça va. C’est juste une fois tous les trois ans, alors c’est supportable », assure-t-il en faisant allusion à son rythme de production, dont il précise qu’il lui convient parfaitement. « J’admire Denis Côté et Xavier Dolan qui arrivent à tourner un film par année, mais ce n’est pas moi. Je n’éprouve pas cette urgence-là. En fait, si je ressens un besoin pressant de dire quelque chose, de sortir quelque chose, ça passe par la musique », confie le chanteur et compositeur du groupe Avec pas d’casque.

 

Vrai qu’on ne sent pas d’urgence dans le cinéma de Stéphane Lafleur, plutôt une langueur. Comme celle de cet été d’une année indéterminée que Nicole, la jeune vingtaine, passe dans une banlieue anonyme mais familière. Les parents sont en voyage, le frère squatte la maison avec son groupe de musique. Et Nicole qui, même sans cela, ne trouve pas le sommeil.

 

« Le titre Tu dors Nicole est la première chose qui m’est venue. Puis le personnage s’est formé, tranquillement. Je trouvais intéressante l’idée de cette héroïne de 20 ans affublée d’un prénom d’une autre génération. C’était comme si, tout de suite, ça conférait à cette jeune fille une vieille âme. » Pas tant misanthrope que sur son quant-à-soi, Nicole semble pour le compte exister un peu en retrait de l’humanité, son regard à l’extérieur du moment plutôt que dedans. Elle est un brin opaque, comme ne manque pas de le lui reprocher sa meilleure amie.

 

Portrait de femme

 

Par le passé, Stéphane Lafleur nous a habitués à des personnages ordinaires et pourtant singuliers. Choral dans Continental, un film sans fusil, le récit s’est mué en pas de deux frère-soeur dans En terrains connus, dont on devine des traces dans Tu dors Nicole, qui s’avère cependant un portrait de femme au singulier, une première pour le cinéaste.

 

« Ce n’était pas prémédité. En tout cas, je ne crois pas. Il y a eu ce titre, puis elle est née, Nicole… Là, je réfléchis à voix haute, précise Stéphane Lafleur, le regard introspectif. Je ne sais pas si on choisit vraiment. »

 

Le charme discret de la classe moyenne

 

Réaliste, le monde de Nicole affiche néanmoins des saillies insolites : un gamin transi d’amour pour la protagoniste parle avec une voix d’homme en tenant un discours qui transcende son jeune âge, des objets du quotidien prennent des allures de poèmes visuels… Les deux oeuvres précédentes de l’auteur affirmaient déjà cette prédilection pour le réalisme magique (on pense à l’homme du futur d’En terrains connus) à mi-chemin entre David Lynch et André Forcier.

 

« Le réalisme magique me plaît, c’est vrai. C’est pour ça que je retire les traces de technologies de mes films. Les personnages n’ont pas de téléphones intelligents ou d’ordinateurs. J’aime ce côté intemporel. Ça pourrait se passer il y a 10 ans, ou demain. »

 

En somme, Stéphane Lafleur pratique un cinéma à la fois ancien et nouveau. Comme l’âme de Nicole.

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