Georges Méliès et son cinéma… d’avant le cinéma

Une image du film L’éclipse de soleil en pleine lune de Georges Méliès, en 1907
Photo: Cinémathèque Méliès Une image du film L’éclipse de soleil en pleine lune de Georges Méliès, en 1907

Le professeur, écrivain et expert du cinéma des premiers temps André Gaudreault estime avec d’autres que l’auteur du Voyage dans la lune ne cherchait pas à découvrir le langage du cinéma, mais à adapter à l’écran les pratiques culturelles de l’époque.

Celui qui réalisa le premier alunissage à l’écran, qui entraîna un public émerveillé dans un Voyage à travers l’impossible, lui, le maître d’oeuvre des cauchemars, des féeries, sous lune, soleil et étoiles à visages humains, le Français Georges Méliès, qui d’autre ? n’en aurait pas cru ses yeux en bricolant ses vues animées — diable d’invention ! — au début du XXe siècle à Paris et Montreuil. Car le créateurbohème touche-à-tout est devenu, depuis longtemps, docte sujet d’études.

 

Par-dessus le marché, le voici adopté par le grand public de son propre futur, grâce au film en 3D de Scorsese, Hugo, en 2011, librement adapté de sa fin de vie. Ajoutez la restauration en version colorisée de son célèbre Voyage dans la lune (1902), par Lobster Films et diverses fondations, qui offrit la même année un autre coup de jeune à ce magicien des balbutiements du cinéma.

 

André Gaudreault, professeur en études cinématographiques à l’Université de Montréal, et auteur de nombreux ouvrages, est un des grands spécialistes du cinéma des premiers temps, celui de Georges Méliès, en particulier.

 

Précurseur

 

Or donc, sous sa gouverne et celle de Laurent Le Forestier vient d’être publiée en France, aux Presses universitaires de Rennes,une passionnante brique de plus de 500pages : Méliès, carrefour des attractions. suivi de Correspondance de Georges Méliès (1904-1937). Une vingtaine d’auteurs, un ouvrage divisé en chapitres qui offrent l’occasion de découvrir ses sources d’influence, en plus d’apprendre sur les décors (qu’il dessinait lui-même) et les costumes de théâtre (dont 10 000 achetés en lot, avec même un gilet d’avant la prise de la Bastille). Ce volume compile les actes du Colloque sur Méliès en juillet 2011 à Cerisy-la-Salle, tenu à l’occasion de son 150e anniversaire de naissance.

 

André Gaudreault vous dira avoir participé à deux colloques précédents sur lui au même endroit, en 1981 et en 1996. Mais dans le monde de la recherche en cinéma, les nouvelles technologies ont créé la révolution. « Si pour le colloque de 1981, j’avais travaillé dix mois d’avance, passant troissemaines à Washington et plusieurs jours en France chez sa petite-fille pour visionner 150films, aujourd’hui, même si ce ne sont pas les meilleurs outils de travail, on peut voir ses vues animées sur YouTube. »


On a l’habitude de considérer Méliès comme précurseur des oeuvres à effets spéciaux, science-fiction et cinéma narratif en tous genres. Plusieurs l’imaginent en train de concocter dans sa marmite le septième art fantaisiste d’un futur entrevu. Or, la plupart des auteurs de l’ouvrage, dont André Gaudreault, s’entendent pour démontrer que loin de chercher en visionnaire l’avènement d’un art nouveau, le maître de la lune avait plutôt perpétué à l’écran les pratiques culturelles de son temps : lanterne magique, théâtre, photographie, sketch magique, pantomime, féerie, etc. à des fins de divertissement. C’est la postérité qui poserait sur lui ce regard biaisé.

 

Le fait qu’il ait été un homme-orchestre, illusionniste et caricaturiste, pianiste, photographe, bonimenteur, peintre, auteur, acteur, metteur en scène et producteur aurait nourri ses vues animées, sans en faire un précurseur du langage cinématographique, apparu au cours des années 1910. Telle est la thèse défendue.

 

Enregistreur d’images

 

Rappelons que Méliès avait assisté à la fameuse première projection des frères Lumière au sous-sol de l’hôtel Scribe du boulevard des Capucines à Paris, le 28 décembre 1895, en comprenant l’usage à tirer de cet extraordinaire cinématographe. Avec son propre appareil modifié et breveté, il s’était mis à l’oeuvre, à sa manière.

 

Sa prodigieuse carrière cinématographique — 500 vues animées, d’aucuns disent 600 — s’est jouée entre 1896 et 1912 au Théâtre Robert-Houdin, qu’il dirigeait et aux studios de Montreuil dès 1887. « Plus dela moitié de ses films sont en circulation. Depuis 1995, on en retrouve entre trois et cinq par année. » Il aura ébloui les foules avec ses féeries, ses trucages à l’écran, sa poésie rieuse, puis passa de mode, refit du théâtre avant d’atterrir ruiné à la gare Montparnasse comme vendeur de jouets. Des admirateurs le redécouvrirent au cours des années 1920 avant de lui offrir un gala mémorable et un gîte au château d’Orly. Ses films sont loués pour leurs effets spéciaux, leur imagination, mais non pour leur montage ou pour la narration. Il n’utilisait pas de sous-titres, ne cherchait pas à animer la caméra elle-même.

 

« Méliès n’est pas passé à d’autres stades du cinéma narratif comme Charlie Chaplin, Louis Feuillade, Griffith, explique André Gaudreault. S’il ne s’est pas renouvelé à partir de 1910, c’est qu’il voulait rester fidèle à ses champs de compétence, surtout les trucages, sans tenter de résister à la vague qui allait l’emporter. Le voyage dans la lune demeure une oeuvre de montage et de narration. Dans Le royaume des fées, il a fait un grand nombre de découpages, mais il aura surtout gardé le cinéma dans le divertissement en y introduisant plusieurs procédés du théâtre et de la magie. » D’abord illusionniste, il refusait de montrer ses trucs et le deus ex machina ; ceci expliquant peut-être les réquisitoires ultérieurs de Méliès contre les représentations plastiques de cinéastes et opérateurs de caméra des années 1920. Le surréaliste court métrage Un chien andalou de Luis Buñuel l’exaspérait, trop porteur à ses yeux d’effets de style au détriment du sujet à montrer. « Méliès voyait plutôt l’appareil comme un enregistreur d’images. »

 

Vues animées

 

Mais rien n’est simple, ce pionnier qui disait ne pas établir grande différence entre ses vues animées et les féeries et pantomimes présentées à son théâtre, assura en 1932 le contraire : « J’ai toujours considéré que nous devons utiliser le cinématographe pour faire autre chose que ce que l’on pouvait voir sur scène et qu’il était inutile de faire un film s’il n’était pas purement cinématographique. »

 

« Méliès se contredit dans ses lettres, répond André Gaudreault. Il était amer à la fin de sa vie, se jugeant insuffisamment reconnu. » L’expert québécois estime que la meilleure façon de respecter l’esprit et l’âme de ce créateur est de le célébrer pour ses vrais mérites, nombreux mais différents de ceux qu’on lui attribue. « Méliès était un auteur de vues animées davantage que de cinéma. » De quoi alimenter encore les colloques du futur…

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2 commentaires
  • Serge Lemay - Inscrit 14 août 2014 08 h 44

    Quand on voit le nom de Méliès !

    On voit souvent celui de l'excellent André Gaudreault pas très loin !

  • Christian Fleitz - Inscrit 14 août 2014 09 h 44

    Quelle découverte !!!....

    Un langage ne se découvre pas mais se pratique. Certes, Georges Méliès n’est pas un ‘’grammairien’’, ni un idéologue : il n’a jamais eu cette prétention, ni cette intention. En revanche, ce qui n’est pas assez dit dans l’article, c’est son talent de prestidigitateur qui l’a conduit à inventer la plupart des trucages utilisés encore actuellement par le cinéma et la télévision pour bâtir des ‘’contes’’ visuels. Seuls les moyens techniques diffèrent, Méliès étant contraint par la technologie de son époque. En fait, sans théoriser ses ‘’trucs’’, il a inventé l’essentiel du langage cinématographique comme monsieur Jourdain ‘’faisait de la prose sans le savoir’’, que ce soit l’utilisation de l’échelle des plans, les effets de montage ou de substitution d’images. Celui à qui un des frères Lumière avait dit, lorsqu’il s’était porté acquéreur d’une caméra : ‘’Jeune homme, le cinéma est une invention sans avenir’’ avait pressenti l’utilisation de ce dernier tant pour théâtraliser des fictions que pour rendre compte de l’actualité – il réalisait en studio des illustrations d’évènements d’actualité, anticipant les ‘’actualités’’ qui, avant la généralisation de la télévision, faisait partie des séances de cinéma.
    Méliès n’est donc pas un théoricien mais un praticien, voire un inventeur du cinéma, l’évidence étant que, comme aujourd’hui, les cinéastes, comme d’ailleurs tous les artistes, expriment des préoccupations de leur temps et de leur environnement, ce qui laisse champ ouvert pour les grammairiens. Par exemple, Méliès utilisait ‘’l’effet Koulechov’’ sans avoir attendu la théorisation énoncée par le cinéaste russe.
    Enfin, faut-il rappeler qu’un langage, une langue se démontre d’abord et avant tout par une pratique habituelle et par sa qualité. En ce sens, Méliès a largement contribué à l’expression cinématographique en fonction des moyens techniques et de l’évolution de la pensée du moment. C'est un précurseur et certes pas un théoricien, mais quel créateur !