Petit éloge de la magie

Dans l’idyllique paysage de la Riviera française, le personnage de bougon cynique et élégant joué par Colin Firth, énième alter ego du réalisateur, s’oppose à celui d’une jeune médium fringante jouée par Emma Stone, qui manque de substance.
Photo: Métropole films Dans l’idyllique paysage de la Riviera française, le personnage de bougon cynique et élégant joué par Colin Firth, énième alter ego du réalisateur, s’oppose à celui d’une jeune médium fringante jouée par Emma Stone, qui manque de substance.

Ce Magic in the Moonlight, dernier-né du prolifique Woody Allen, n’est peut-être pas à la hauteur de ses meilleurs crus, dont son précédent Blue Jasmine, mais, comme comédie romantique, il domine le genre bien mieux que ses concurrents. Car enfin, même en mode mineur, qui peut concocter des répliques aussi croustillantes, portant sa marque à chaque saillie sur fond de romance dans la Riviera des années 20 ? Qui d’autre peut inviter Nietzsche à sa barre, opposer le matérialisme au surnaturel, entre deux tours de magie ? Ses références sont au poste comme ses thématiques : vie absurde qui se clôt par la peine de mort, raison versus irrationalité, traitées dans des oeuvres antérieures, A Midsummer Night’s Sex Comedy, par exemple.

 

Colin Firth épate toujours en Britannique cynique et élégant, mais la jeune Emma Stone manque de substance pour faire le poids dans ce duo romantique. Et puis, Allen, en s’exportant, ne nous a pas habitués à faire si peu de cas de la langue d’un pays. Ici, le français se résume à une phrase proférée par un médecin, lequel passe illico à la langue dominante qu’il maîtrise parfaitement. Woody Allen aurait dû injecter davantage de couleur locale.

 

Cela étant et compte tenu des limites mêmes de la comédie romantique (on est loin d’Annie Hall et de Manhattan), Magic in the Moonlight demeure une de ces fantaisies estivales charmantes, truffée d’idées originales, aux images spectaculaires du grand Darius Khondji tournées en 53 mm au long de la Riviera si photogénique. Ajoutez des répliques aiguisées que, en fermant les yeux, on croit sorties de la bouche de Woody Allen, tant ses névroses et ses questionnements demeurent collés à sa propre bouille. Colin Firth est un des nombreux alter ego que le cinéaste s’offre depuis qu’il se sent trop vieux (il y a mis le temps) pour jouer les séducteurs.

 

Ici, dans la beauté du paysage, deux forces s’affrontent. Le grand illusionniste londonien Stanley Crawford déguisé en Chinois, Wei Ling Soo, se spécialise, entre ses spectacles, dans la traque aux médiums qui abusent de la crédulité des gens en faisant croire à leurs dons psychiques. Grognon et goujat, fiancé mais malheureux, le voici qui se laisse convaincre par un de ses collègues et amis, Howard Burkan (Simon McBurney, parfait faire-valoir), d’aller confondre une jeune médium, Sophie Baker (Emma Stone), flanquée de sa mère (Marcia Gay Harden), que personne n’arrive à prendre en faute et qui semble dotée de vrais dons de spirite. Ces dames sont abritées par la riche famille Catledge, de la Côte d’Azur, au grand dadais de fils (Hamish Linklater) épris de la spirite. Pour l’élégance des parures et du mobilier, on n’est pas loin de The Great Gatsby, surtout lors d’un bal. La tante Vanessa du héros (Eileen Atkins) ressemble, de son côté, à une charmante Miss Marple, profil qui plaît toujours.

 

Dans ce combat entre la raison énoncée à grands coups d’aphorismes par Stanley Crawford et le spiritisme, incarné par Sophie aux yeux révulsés, qui entre en transe, fait tourner les tables et parler les esprits, un amour n’ose dire son nom mais s’autorise quelques escapades sur la route de l’été, comme dans un observatoire vétuste autant que romantique.

 

Magic in the Moonlight est meilleur au cours des deux premiers tiers de son parcours, alors que la mèche de l’intrigue n’est pas vendue et que la magie domine le jeu en ouvrant des horizons enchantés. Ensuite, Allen, après une pirouette, a manqué d’inspiration et tombe dans les codes de la romance assez convenue, à l’exception de quelques gags (les coups frappés par les esprits, repris en finale à des fins sentimentales). Mais, l’un dans l’autre, avec le charme de ces univers de spiritisme et d’illusionnisme entrechoqués, mariés pour le meilleur, cette comédie de Woody Allen est son Songe d’une nuit d’été qui délasse et amuse en rappelant que le manifeste de la raison pure n’est pas le plus rigolo des crédos et qu’une dose de folie demeure le sel du bonheur.

Magic in the Moonlight (v.f. : Magie au clair de lune)

★★★ 1/2

Réalisation et scénario : Woody Allen. Avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, Simon McBurney, Jacki Weaver, Catherine McCormack, Jeremy Shamos. Image : Darius Khondji. Montage : Alisa Lepselter. États-Unis , 2014, 98 min.