André Forcier, enchanteur-cinéaste

Après les succès et les échecs critiques, la bouffée de popularité puis les années de vaches maigres, André Forcier semble de nouveau sur une bonne lancée.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Après les succès et les échecs critiques, la bouffée de popularité puis les années de vaches maigres, André Forcier semble de nouveau sur une bonne lancée.

Dans cet entretien exclusif, l’auteur de L’eau chaude, l’eau frette et de Je me souviens s’ouvre sur son prochain long métrage, la comédie fantaisiste (quoi d’autre ?) Bébés fourneau, dont le tournage au printemps 2015 est maintenant confirmé.

On retrouve André Forcier chez lui, à Longueuil, tôt en matinée. Un café et deux croissants plus tard, on démarre le magnéto. But de l’entretien ? En apprendre davantage sur Bébés fourneau, son prochain film, qui s’inscrit dans la continuité d’une oeuvre importante où se côtoient surréalisme et truculence.

 

En l’écoutant parler de cette histoire d’amours incestueuses inassouvies sur fond de Deuxième Guerre mondiale, on voit défiler des images mentales singulières, et on perçoit le potentiel pour un beau cru. Téléfilm et la SODEC y ont cru, à l’instar du Fonds Harold Greenberg.

 

« Le titre Bébés fourneau vient de l’époque des grosses cuisinières mi-poêle à bois, mi-four de cuisine. On y plaçait les nouveau-nés en laissant la porte ouverte, pour les garder à la chaleur, comme dans un incubateur, explique André Forcier. C’est un film qui se déroule sur trois étés : 1940, 1941 et 1942. Les personnages principaux sont des jumeaux, un frère (Émile Schneider) et sa soeur confinée à un fauteuil roulant (Marianne Fortier). Pierre, le frère, veut s’enrôler, mais c’est impossible parce que sa mère (Céline Bonnier) souffre d’arthrose et que c’est à lui qu’il incombe de baigner et de border sa soeur, cette dernière qui, promiscuité aidant, devient amoureuse de lui. Le jumeau ne traverse jamais le Rubicon, mais la jumelle voudrait. »

 

Et ce n’est là qu’un aperçu non pas de l’intrigue, mais de la prémisse, le scénario se déployant dans toutes sortes de directions surprenantes (et « off the record »), avec une galerie de personnages à l’avenant (joués entre autres par Roy Dupuis, France Castel et Antoine Bertrand). D’office, Bébés fourneau s’annonce une production ambitieuse et complexe, à la fois chronique familiale, fresque historique et, paradoxalement, récit intime. Pour le compte, ce ne serait pas du Forcier si c’était banal. Ou simple.

  

La classe ouvrière va au paradis

 

Dès les balbutiements de sa carrière, en effet, rien ne fut facile. Débuté en 1967, Le retour de l’Immaculée Conception mit quatre années à être complété. Ce premier long métrage réalisé à la fortune du pot convainquit et, dès le second, Bar salon, le nom d’André Forcier fut considéré et le film voyagea, glanant entre autres la Sirène d’argent à Sorrente, en Italie, un prix que lui remit le grand Vittorio De Sica. « C’est un de mes plus beaux souvenirs, c’est certain. »

 

Sorti en 1976, L’eau chaude, l’eau frette fit forte impression à Cannes. « Enfant terrible du cinéma québécois », « poète », « maître du réalisme magique » : les épithètes se mirent à pleuvoir.

 

Dotés d’un style rendant compte d’une sophistication cinématographique évidente, les films d’André Forcier n’en mettent pas moins en scène des personnages issus des milieux populaires, voire marginaux. Bébés fourneau promet d’être fidèle à ce parti pris social.

 

« Je compte voir beaucoup de films des années 1940 afin de m’en imprégner. Quand on dispose d’un petit budget, c’est très difficile de faire un film d’époque, mais j’ai un bon directeur artistique et un bon caméraman et ils sont convaincus qu’on peut y arriver avec le budget imparti. J’ai revu récemment Kansas City de Robert Altman [une fable jazz campée au milieu des années 1930]. Ce n’est pas son meilleur, mais il y a des trouvailles techniques fabuleuses. Il faut se montrer imaginatif », résume André Forcier.

  

Le parcours du combattant

 

La conciliation « grande vision, petits moyens », André Forcier connaît. Les projets mouvementés aussi. Il faut l’entendre relater la production épique du superbe Au clair de la lune, dans lequel Michel Côté, albinos noctambule, remonte le moral d’un ancien champion de quilles (Guy L’Écuyer).

 

« Guy a eu un malaise cardiaque et Michel a eu la grippe pendant une dizaine de jours, ce qui a entraîné des retards. Les assurances ont payé pour Michel, mais pour Guy, elles ont prétendu que son malaise était imputable à sa consommation d’alcool, et elles ont refusé de payer. On se retrouvait donc avec assez d’argent pour finir la production, mais pas assez pour faire la postproduction. »

 

Des événements qui préparèrent la voie à une grande désillusion alors que, après l’avoir invité à rejoindre les rangs de l’ONF, on proposa au cinéaste d’y terminer son film, jugé fort prometteur. Un tollé s’ensuivit. « Des réalisateurs du secteur privé sont montés aux barricades. En interne, des confrères piaffaient aussi. Ça m’a fait un choc de voir des cinéastes que j’admirais manquer de solidarité à ce point. » Filmé en 1980, Au clair de la lune prit l’affiche en 1983.

  

D’une virginité à l’autre

 

André Forcier ne tourna de nouveau que cinq ans plus tard. Kalamazoo, avec Rémy Girard amoureux d’une Marie Tifo sirène, fut un film « plus difficile ». À l’inverse, Une histoire inventée, dans lequel Louise Marleau est aimée de tous les hommes, sauf de celui qu’elle désire, permit au réalisateur d’ajouter au succès critique le succès populaire, en 1990. « Le film a tenu l’affiche un an. Avec ça, je me suis refait une virginité. Tourner m’est nécessaire ; c’est presque une obsession. »

 

On l’imagine donc au supplice pendant les quatre années d’inactivité qui précédèrent Le vent du Wyoming, un autre récit de famille dysfonctionnelle où les mères et les soeurs se volent amants et maris. « C’est mon meilleur film avec Je me souviens », déclare sans ambages l’auteur.

 

Filmé à Val-d’Or, en Abitibi, et se déroulant dans les années 1950, la fable minière Je me souviens marqua de fait un retour réjouissant après trois productions frustrantes : La comtesse de Bâton Rouge, Acapulco Gold et Les États-Unis d’Albert. « Je suis content de Je me souviens ; j’en suis fier […] Le seul aspect qui m’attriste, c’est qu’il n’a pas beaucoup voyagé. La langue, peut-être… elle est pourtant si belle. »

  

Une bonne lancée

 

Après les succès et les échecs critiques, la bouffée de popularité puis les années de vaches maigres, André Forcier semble de nouveau sur une bonne lancée, en témoignait encore récemment Coteau rouge. Vit-il la présente période comme un second âge d’or ? « Oui, mais je la vis quand même avec beaucoup d’angoisse. » Rien n’est jamais acquis…

 

Débutée dans la cuisine du cinéaste, l’entrevue se conclut dans sa cour. Mine de rien, l’avant-midi a filé. De confidences en anecdotes, les heures se sont écoulées imperceptiblement en compagnie d’un conteur aussi passionné que passionnant. C’est aussi ça, le réalisme magique d’André Forcier.

Des réalisateurs du secteur privé sont montés aux barricades. En interne, des confrères piaffaient aussi. Ça m’a fait un choc de voir des cinéastes que j’admirais manquer de solidarité à ce point.

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