Décès d’un génie des maquillages spéciaux

Dustin Hoffman méconnaissable dans Little Big Man sorti en 1970
Photo: Paramount Pictures Dustin Hoffman méconnaissable dans Little Big Man sorti en 1970

Dick Smith. Banal, ce nom n’est connu que des cinéphiles amateurs d’épouvante. L’allure terrifiante de l’adolescente possédée dans L’Exorciste, c’est ce génie des maquillages spéciaux qui l’a conçue à l’aide de prothèses et d’applications de latex de son cru. Un précurseur, il a révolutionné les techniques dans ce domaine qui concourt souvent à ce qu’opère « la magie du cinéma ». Or, l’oeuvre de Dick Smith, décédé ce jeudi à l’âge de 92 ans, ne se limite pas au seul genre horrifique, loin de là. Les traits prématurément vieillis de Marlon Brando dans Le Parrain, c’était lui aussi.

 

Né le 26 juin 1922 dans la petite municipalité de Larchmont dans l’État de New York, Dick Smith entreprend des études de médecine à Yale dans le but de devenir dentiste. Il se familiarise alors avec les techniques de moulage, qu’il mettra ultimement à profit dans sa carrière de créateur de maquillages spéciaux (qui nécessitent souvent que l’on prenne l’empreinte du visage des acteurs). C’est en lisant un ouvrage portant sur cette dernière discipline, qui emprunte alors encore beaucoup à d’augustes méthodes développées au théâtre (fards, crayons, cire et paraffine, etc.), que Dick Smith se prend de passion pour celle-ci.

 

Dès lors, il devient le maquilleur attitré de la troupe d’art dramatique de Yale. Enrôlé durant la Deuxième Guerre mondiale, il pense à son avenir et décide de choisir le rêve plutôt que la raison, s’il survit. Une fois démobilisé, il est embauché par la chaîne de télévision NBC. Il crée à cette époque des maquillages effrayants pour des épisodes de séries fantastiques ou à suspense. Au moment de quitter la chaîne en 1959, il se trouve à la tête d’un studio maison qui emploie une vingtaine d’artistes.

 

Très tôt, Dick Smith cherche à simplifier des procédés encore laborieux. De fil en aiguille, il développe le principe de l’application morcelée, collant plusieurs petites pièces sur la peau des acteurs, par opposition aux masques tout d’une pièce. Ultimement, il invente ses propres « recettes » de latex et de plastiques, atteignant toujours un niveau plus élevé de vérisme.

 

Pionnier et passeur

 

En 1970, il atteint un premier sommet lorsque, pour les besoins du western satirique Little Big Man, d’Arthur Penn, il transforme Dustin Hoffman, 33 ans, en vieillard centenaire. Deux ans plus tard, Dick Smith grime Marlon Brando juste ce qu’il faut pour transformer l’icône quadragénaire en patriarche sexagénaire dans Le Parrain, de Francis Ford Coppola. En la matière, son travail reste inégalé, qu’il s’agisse du vieillissement graduel de David Bowie dans le drame vampirique Les prédateurs (Tony Scott, 1983) ou de celui de F. Murray Abraham, alias Salieri, dans Amadeus (Milos Forman, 1984), qui vaut à Dick Smith un premier Oscar — un second, honorifique, lui est remis en 2012.

 

Plus spectaculaires, mais tout aussi convaincants, ses maquillages répugnants et surtout son mannequin à tête pivotante, donnent des cauchemars au monde entier lorsque L’Exorciste de William Friedkin prend l’affiche en 1973. Quelques années plus tard, ses pochettes de faux hémoglobine camouflées sous de l’épiderme factice aident à rendre encore plus crue la scène du massacre final dans Taxi Driver, de Martin Scorsese. Un autre haut fait : la séquence de la tête qui explose au début du drame de science-fiction Scanners, qui fait scandale en 1981, permettant au réalisateur David Cronenberg d’être remarqué par Hollywood.

 

Sans doute la figure la plus respectée du milieu, Dick Smith se fit un point d’honneur, sa carrière durant, de partager ses avancées. Lauréat de sept Oscar, son protégé Rick Baker a écrit sur Twitter jeudi : « Le maître n’est plus. »