La peur en héritage

Le plan final de Massacre à la tronçonneuse, le chef-d’œuvre macabre de Tobe Hooper réalisé en 1974.
Photo: Vortex Le plan final de Massacre à la tronçonneuse, le chef-d’œuvre macabre de Tobe Hooper réalisé en 1974.

À la suite du décès de Tobe Hooper, le samedi 26 août 2017, Le Devoir sort de ses archives une entrevue réalisée avec le cinéaste en 2014, à l'occasion des 40 ans du film «Massacre à la tronçonneuse».

Il est certains films, rares, dont la seule évocation du titre suffit à provoquer une réaction viscérale. Sorti il y a 40 ans cette année, Massacre à la tronçonneuse est de ceux-là. Invité du Festival international de films FanTasia, qui lui décerne un prix honorifique pour l’ensemble de sa carrière, le cinéaste Tobe Hooper présentera ce mercredi soir une copie restaurée en 4K de son chef-d’oeuvre macabre, l’histoire maintes fois imitée (et refaite) d’un groupe de jeunes qui, tombés en panne en pleine campagne, sont séquestrés puis trucidés par une famille de dégénérés qui ne gaspillent rien, en témoignent un mobilier et des bibelots pour le moins morbides.

« Ce qui me surprend, c’est la réaction du public contemporain, presque plus forte qu’autrefois », se réjouit Tobe Hooper. Ce n’est pas peu dire. En effet, à l’époque, ils furent légion à se masser dans les salles obscures, appâtés par un titre, il est vrai, sensationnaliste, et la promesse, sur l’affiche, qu’il s’agissait là d’une histoire vraie. Une affirmation que réitère la narration, un procédé qui se voulait en l’occurrence satirique. Le tueur en série Ed Gein, qui a également inspiré le roman et le film Psychose est, en réalité, au nombre des sources d’inspiration avouées.

Tourné de manière indépendante pour moins de 300 000 dollars, Massacre à la tronçonneuse généra des profits cent fois plus élevés aux États-Unis seulement (ou 175 millions en dollars actuels). Du jamais vu jusque-là.

« Je ne pouvais pas soupçonner que le film s’inscrirait de la sorte dans la culture populaire, mais je savais en revanche que je tenais une bonne histoire », explique le cinéaste, un monsieur étonnamment discret au débit posé et à la voix très douce, à des lieues de l’image du « maître de l’horreur » que l’on pourrait se faire. D’ailleurs, un malentendu entoure autant l’oeuvre que l’homme. En effet, Massacre à la tronçonneuse n’est pas le délire sanguinolent que l’on croit.

  

Un film qui s’incruste

 

De fait, malgré la dimension scabreuse inhérente à une telle prémisse, la réalisation de Tobe Hooper repose d’abord sur le suspense, le malaise et l’inconfort. Les actes de violence sont beaucoup plus suggérés que montrés.

« Cette approche était préméditée. Permettez une parenthèse. Je suis pratiquement né dans le cinéma que possédait mon père à Austin, au Texas. Enfant et adolescent, je voyais tout. Parfois, j’étais là pour les matinées et je ne quittais la salle qu’à la fermeture en fin de soirée. Je me suis intéressé assez tôt à la construction des récits, et quand le moment d’écrire Massacre à la tronçonneuse est venu, je me suis référé aux films d’épouvante qui m’avaient le plus marqué dans le cinéma familial. Plusieurs avaient en commun un personnage représentant la Faucheuse, la Mort. Leatherface [«Face de cuir », le psychopathe qui manie la fameuse tronçonneuse] est né comme ça. La maison duDiable,de Robert Wise, fut une influence majeure. C’est une histoire de maison hantée dépourvue de fantômes. Tout est suggéré. On mise sur la terreur psychologique et sur un montage sonore fignolé. C’est exactement ce modèle que j’ai appliqué à mon film. Jumelés aux bonnes images, les bons sons font en sorte qu’une oeuvre s’incruste dans l’imaginaire. »

L’esthétique du film, crue et granuleuse, lui confère en outre une aura d’authenticité déconcertante. Cela aussi, c’était prémédité. « J’ai tourné de nombreux documentaires et films corporatifs au début de ma carrière, dont un dans un hôpital. Une nuit, on a amené un homme blessé par balle à la tête. J’ai tout capté, de son arrivée aux urgences à sa mort en salle d’op’. Je me trouvais là depuis une semaine et ça ne m’a pas ému plus que ça. J’étais derrière ma caméra et je me préoccupais de bien faire le travail pour lequel on m’avait embauché. Le lendemain, lorsque j’ai regardé les rushs, j’ai été malade. La caméra n’était plus là pour m’assurer une distance et c’était trop. »

Est-ce d’avoir ainsi filmé la mort et la souffrance, en vrai, qui incita plus tard Tobe Hooper à ne point recourir aux scènes d’éviscération et de carnage qui étaient, et sont, à la mode ? « Oui, c’est bien possible. »

  

Ces « ténèbres sûres »

 

Voilà pour la forme, mais le fond n’est pas à négliger. Depuis l’invention du cinématographe jusqu’à l’ère numérique, le public embrasse les films conçus pour l’effrayer. Spécialiste du cinéma d’horreur, fut-il ancré dans le réel (Massacre à la tronçonneuse, Le crocodile de la mort, Massacre dans le train fantôme) ou mâtiné de fantastique (Salem’s Lot, Poltergeist), voire de science-fiction (Lifeforce, L’invasion vient de Mars), Tobe Hooper a eu le loisir de réfléchir à ce paradoxe.
 

« La peur provoque une réaction émotionnelle vive, comme le rire en comédie. Si l’attrait pour l’épouvante constitue une constante, c’est parce que la mortalité demeure la plus grande hantise de l’être humain, qui est partagé entre la peur et la curiosité — regardez tous ces gens qui ralentissent sur l’autoroute pour scruter les scènes d’accidents. Or, les films d’horreur représentent une zone de “ ténèbres sûres ”, c’est-à-dire qu’ils permettent d’affronter la mort sans risque de mourir. Ça comble un besoin. C’est… thérapeutique, oserais-je dire. »

Pour l’occasion, ils seront 700 cinéphiles à réclamer leur dose de frissons dans un théâtre Hall Concordia qui affiche d’ores et déjà complet. Les autres pourront se rabattre sur l’édition spéciale de Massacre à la tronçonneuse qui paraîtra en Blu-ray le 16 septembre.

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Top 5 Tobe Hooper

1. Massacre à la tronçonneuse, 1974. Des étudiants en panne sont séquestrés par une famille de dégénérés. Une oeuvre qui fit école et inspira une foule d'ersatz moins réussis.

2. Salem’s Lot, 1979. Un écrivain de retour dans son bled soupçonne qu’un vampire a élu domicile dans une vieille demeure où il faillit mourir étant enfant. Un téléfilm terrifiant tiré du non moins effrayant roman de Stephen King.

3. Poltergeist, 1982. Une famille qui vient d’emménager dans un nouveau lotissement est terrorisée par des phénomènes paranormaux. Produite et coscénarisée par Steven Spielberg, cette histoire de fantômes marqua toute une génération.

4. Massacre dans le train fantôme (The Funhouse), 1981. De jeunes gens sont pourchassés par un être difforme dans une fête foraine où ils sont restés après la fermeture. Alors que la mode est aux tueurs masqués qui découpent des adolescents de manière toujours plus horrible, Tobe Hooper mise encore sur la terreur hors-champ.

5. Lifeforce, 1985. Une mission spatiale ramène sur terre une vampire extraterrestre qui aspire la force vitale de ses victimes. À la fois kitsch et grand-guignol, ce film culte délirant est à l'évidence l'une des inspirations du roman et du film Under the Skin, qui se prennent beaucoup plus au sérieux.
 
François Lévesque