Hollywood la pudibonde?

Barbara Stanwick dans Assurance sur la mort, ou le prototype de la femme fatale qui perdure dans le thriller érotique moderne (Photo promotionnelle)
Photo: Universal Pictures 1944 Barbara Stanwick dans Assurance sur la mort, ou le prototype de la femme fatale qui perdure dans le thriller érotique moderne (Photo promotionnelle)

Alors que le phénomène littéraire Fifty Shades of Grey fracassait la marque des 50 millions d’exemplaires vendus, le studio Universal payait la rondelette somme de 5 millions de dollars pour en acquérir les droits d’adaptation au cinéma. C’était à l’été 2013.

 

Depuis, les acteurs ont été choisis, le film a été tourné et il en est maintenant à l’étape, délicate, du montage. Pourquoi délicate ? Parce que le film traite de sexualité, débridée en l’occurrence, et qu’Hollywood est traditionnellement fort conservatrice en la matière. Si bien que dans certains médias comme The Guardian, on se plaît à supputer sur la capacité du film à forcer une évolution dans la représentation de la sexualité, ou plutôt des sexualités, dans le cinéma de divertissement américain.

 

De fait, Fifty Shades of Grey relate l’éducation sentimentale, et surtout sexuelle, très sexuelle, d’une étudiante en littérature anglaise qui s’éprend d’un millionnaire blasé. Et il se trouve qu’aux États-Unis, les grands studios préfèrent montrer des fusils plutôt que des fesses. Certes, il n’en fut pas toujours ainsi, mais dès 1934, un édit gouvernemental réclamé par le public après différents scandales de moeurs chez les stars, le « code Hays », vint dicter ce qu’il était désormais permis, ou non, de montrer. Les « scènes de passion » ne devaient pas « stimuler les bas instincts », les « formes basses de rapports sexuels » ne pouvaient pas être célébrées et, surtout, surtout, « le caractère sacré de l’institution du mariage »primait tout le reste.

 

Le code Hays fut aboli en 1966, mais son esprit anime encore les dirigeants des studios. D’ailleurs, en leur temps, leurs prédécesseurs étaient passés maîtres dans l’art de l’autocensure en amont afin de s’éviter tout ennui en aval. À croire que le pli est resté.

 

C’en est à se demander si cette attitude est désormais inscrite dans les gènes de la nation. « Il ne faut pas oublier les puritains de la Nouvelle-Angleterre qui se considéraient jadis comme le peuple élu de Dieu. Pour eux, l’Amérique était la Nouvelle Jérusalem », rappelle le sociologue spécialiste des médias Jean-Serge Baribeau.

 

« Les États-Uniens pratiquent un puritanisme chafouin, tartuffard et dérisoire. Il y a, aux États-Unis, d’authentiques puritains. Mais ils ne sont pas légion, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Il y a beaucoup de puritains-imposteurs qui jouent aux saintes-nitouches. Leur comportement est basé sur un perpétuel double jeu », note-t-il. Les grands studios n’agissent pas différemment.

 

L’effet de mode

 

Car Hollywood est avant tout une industrie dont la motivation première est l’appât du gain. Si un film, quel qu’il soit, connaît beaucoup de succès, on en déclinera des variations jusqu’à saturation du marché. Les considérations morales (et artistiques) viennent en second. D’où ce « double jeu ».

 

C’est ainsi que malgré ses idéaux de pureté, les majors cèdent périodiquement à ces « bas instincts », comme dans la foulée du succès-surprise du bien nommé Basic Instinct (1992), ou la liaison torride entre un policier et une romancière soupçonnée de meurtre. Par la suite, on eut droit à une pléthore d’ersatz tels Baisers mortels à Palm Beach (1992), La couleur de la nuit (1994) et autre Jade (1995). Trois flops, trois prises, et voilà le thriller érotique passé de mode.

 

Cet effet de « mode », il convient de le préciser, n’est pas uniquement l’apanage des studios. La critique s’y laisse volontiers prendre. Parlez-en à Jane Campion, dont le frémissant À vif (2003), sur une professeure de littérature dont l’amant policier est peut-être un tueur en série, se fit descendre en flammes alors que le qualificatif « thriller érotique », désormais synonyme de ringardise, lui fut accolé comme s’il s’agissait des cliquettes d’un lépreux.

 

Masculin/féminin

 

Fifty Shades of Grey, pour le compte, ne relève pas vraiment de ce genre-là, mais plutôt du drame érotique ou, sous sa désignation plus respectable, du drame de moeurs. Le thriller érotique, outre son élément de suspense, repose généralement sur la figure de la femme fatale chère au film noir d’antan, comme Assurance sur la mort (1944). À l’inverse, le drame de moeurs coquin tel qu’on le pratique à Hollywood privilégie habituellement la forme du récit initiatique alors qu’une ingénue est, justement, initiée à des pratiques osées. On pense au couple que forment Kim Basinger et Mickey Rourke dans le sulfureux 9 1/2 semaines (1986), dans lequel le second démontre à la première à quel point les arts culinaire et amoureux sont proches. L’orchidée sauvage (1990) constitue un autre exemple, avec Mickey Rourke, décidément, campant cette fois un millionnaire qui entraîne une aspirante avocate (le mannequin Carré Otis) dans une spirale de copulation frénétique.

 

On notera au passage les similitudes avec Fifty Shades of Grey, dont l’intrigue, avec sa protagoniste vierge instruite de toute la gamme des pratiques sadomaso, obéit rigoureusement à ce paradigme rétrograde, et ce, même si l’auteure du roman original est une femme, E.L. James, alias Erika Leonard. En gardant cela à l’esprit, il sera intéressant de voir dans quelle mesure la réalisatrice, puisque c’en est une, Sam Taylor-Johnson, a eu les coudées franches dans son travail de mise en scène.

 

Tiré d’un roman de Suzanna Moore, À vif, cette ingénieuse inversion de la prémisse de Basic Instinct déjà évoquée, offre à cet égard une nudité autant masculine (rare), que féminine (répandue), en plus d’inverser les codes usuels du thriller érotique. Avec une cinéaste de la trempe de Jane Campion, le regard est, ceci expliquant cela, affirmé, distinct. En ira-t-il de même pour Sam Taylor-Johnson et son Fifty Shades of Grey ? Et pour peu que le film rapporte, assistera-t-on à un changement d’attitude durable d’Hollywood par rapport à la sexualité ? La question, au final, est-elle seulement pertinente ?

 

Désir = danger

 

En effet, outre qu’ils intègrent tous deux la sexualité dans leurs trames narratives, le thriller érotique et le drame de moeurs ont ceci en commun qu’ils associent le sexe et la mort, le premier de manière littérale, le second en suggérant que s’il est poursuivi jusqu’au bout, le fantasme charnel mène au trépas (réel ou figuré). À la fin, la femme est généralement celle qui « retrouve la raison » et met un terme à ces « formes basses de rapports sexuels ». Le dénouement de Fifty Shades of Grey ne déroge pas de cette règle-là non plus.

 

Bref, vu sous cet angle, tout cela demeure éminemment « moral » au sens où l’entendait jadis le code Hays. Aussi, quoi qu’on en dise, ce qui se passera à Hollywood le 15 février 2015 lors de la sortie de Fifty Shades of Grey risque de se résumer à ceci : business as usual.


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