Mille mots en images

Exécutés à gros traits, les croquis naïfs de Michel Gondry inspirés par les propos de Noam Chomsky prennent vie alors que les deux hommes discutent. Tantôt littérales, tantôt issues d’associations libres, les illustrations rendent compte d’une compréhension profonde des concepts en présence.
Photo: IFC Films Exécutés à gros traits, les croquis naïfs de Michel Gondry inspirés par les propos de Noam Chomsky prennent vie alors que les deux hommes discutent. Tantôt littérales, tantôt issues d’associations libres, les illustrations rendent compte d’une compréhension profonde des concepts en présence.

Né de deux désirs distincts qu’éprouvait le cinéaste français Michel Gondry, soit laisser libre cours à son inventivité cinématographique et rencontrer celui qu’il appelle « le plus grand penseur vivant », Is the Man Who Is Tall Happy ? : An Animated Conversation with Noam Chomsky se révèle être une œuvre fidèle à l’esprit du réalisateur de L’écume des jours, c’est-à-dire inclassable. Et c’est tant mieux.

 

S’il fallait lui assigner une étiquette, on pourrait dire du film qu’il s’agit d’un documentaire d’animation. Admirateur de longue date du célèbre linguiste, philosophe et activiste américain, un farouche opposant à la « pensée dominante » s’il en fut, Michel Gondry s’est assis avec Noam Chomsky en 2011. Fleuve, leur conversation s’intéresse principalement au langage (et non aux différentes théories des médias auxquelles on associe d’emblée l’auteur de La fabrication du consentement). Il est entre autres question de « grammaire générative », ou de l’origine biologique du langage, ou encore du rôle de l’apprentissage du langage dans la formation des souvenirs. Arides, les échanges ? Colorés, plutôt.

 

En effet, Gondry ouvre son film avec l’image d’une table à dessins lumineuse sur laquelle il esquisse sa propre personne en train de réaliser un film d’animation. Le ton est donné et, tout du long, le ludisme côtoiera un don remarquable pour le bricolage d’images signifiantes.

 

Exécutés à gros traits, les croquis naïfs inspirés par les propos de Chomsky prennent vie alors que les deux hommes discutent. Tantôt littérales, tantôt issues d’associations libres, les illustrations (également le fruit de collages et de surimpressions) rendent compte d’une compréhension profonde des concepts en présence, et ce, même lorsque le rendu se fait humoristique ou fantaisiste.

 

Non content de sortir la pensée de Noam Chomsky des ornières du documentaire classique, Michel Gondry s’essaie à raconter la vie du sujet qui, au détour de certaines anecdotes livrées à titre d’exemples, se dévoile. Chaleureux, ce volet humain confère à l’ensemble une touche inattendue d’émotion qui vient rappeler, si besoin était, qu’intellectuel ne rime pas nécessairement avec cérébral.

 

Michel Gondry en cinq films

Cinéaste aussi excentrique qu’éclectique, Gondry a l’heur d’étonner les cinéphiles.

2004: Du soleil plein la tête — Incapable d’oublier son ex (Kate Winslet), un homme (Jim Carrey) en fait retirer toute trace de sa mémoire.

2006: La science des rêves — L’idylle entre un rêveur compulsif, Stéphane (Gaël García Bernal), et une voisine artiste, Stéphanie (Charlotte Gainsbourg).

2011: Le frelon vert — Sa première, et seule à ce jour, superproduction américaine ; un flop tiré de la bande dessinée contant les déboires d’un héros patenté (Seth Rogen).

2012: The We and the I — À l’issue du dernier jour d’école, le trajet en autobus d’un assortiment d’adolescents du Bronx joués par des non-professionnels.

2013: L’écume des jours — Une adaptation imaginative mais bancale du roman-culte de Boris Vian.

 
1 commentaire
  • Marc Provencher - Inscrit 26 juin 2014 12 h 59

    Arendt contre Chomseky ?

    Extrait: «Il est entre autres question (...) de l’origine biologique du langage.»

    Hannah Arendt, expliquant dans Les Origines du totalitarisme (T. 2, Chap. 2: "La pensée raciale avant le racisme") pourquoi tel nationaliste allemand du début du 19e siècle ne saurait être considéré comme raciste, vu qu'il continue toujours de distinguer les peuples selon...

    « ...la langue, fait spirituel et non physique. »

    Outre qu'elle n'a rien de nouveau - on la trouve en masse dans les théories allemandes circa 1880 sur les langues indo-européennese, théories PHYSIQUES qui aboutissaient régulièrement à la mortifère sornette d'une soi-disant "race indogermanique" - cette théorie d'une prétendue "origine biologique du langage" est une chimère.

    Découvrant l'eau bouillante - à savoir: que nous sommes physiquement équipés pour parler - cette théorie en fait tout un fromage. Or, je peux très bien être équipé pour parler, si je n'apprends pas à parler d'un ou plusieurs autres être humains, je ne parlerai pas. Benedetto Croce: «L'Homme réel n'existe qu'éduqué».

    Chez l'Homme, c'est par Sapiens (culture) que ça passe, à la différence de l'animal (nature): l'araignée "sait" déjà tisser sans l'avoir appris d'autres araignées, le dauphin "sait" déjà siffler sans l'avoir appris d'autres dauphins. Quand on retrouva Victor, dit "le Sauvage de l'Aveyron", à l'âge de 9-10 ans, il se déplaçait à quatre pattes, n'ayant jamais appris à marcher sur deux jambes. Physiquement équipé pour marcher sur deux jambes, il ne l'avait jamais appris. L'Homme de Chomsky avance à quatre pattes, il est cet anthropoïde, ce «morceau de nature parmi d'autres» (Vercors, 'Discours aux Allemands", 1949) que nous étions AVANT de devenir l'Homme, c'est-à-dire avant «notre échappée hors de la nature» (Vercors itou). Car comme dit fort justement Arendt, l'Homme est «l'être non-naturel par excellence».

    Les théories biologisantes de M. Chomsky enfoncent l'humanité dans la nature. On a déjà donné, merci.