Mort d’un ardent cinéaste-producteur de la Révolution tranquille

À l’ONF, Pierre Patry a réalisé des documentaires intéressants et remarqués, tels Germaine Guèvremont, romancière (notre photo), en 1958, sur l’auteure du Survenant.
Photo: Office national du film À l’ONF, Pierre Patry a réalisé des documentaires intéressants et remarqués, tels Germaine Guèvremont, romancière (notre photo), en 1958, sur l’auteure du Survenant.

C’est avec tristesse que le milieu du cinéma apprenait le décès du cinéaste, producteur, monteur et scénariste québécois Pierre Patry, disparu discrètement à 81 ans le 7 juin dernier. Il compte parmi les pionniers de notre septième art, ayant permis l’avènement d’un cinéma populaire de haute qualité.

 

On l’avait vu en 2009 témoigner dans le documentaire de Denys Desjardins De l’office au box-office et dans son Une histoire de cinéma : 61 portraits vivants. Pierre Patry avait été dans sa jeunesse un homme de théâtre qui mit en scène une quarantaine de pièces à Gatineau avec sa troupe Les dévots de la rampe. Claude Jutra avait joué pour lui, entre autres le Cléante du Malade imaginaire de Molière, également dans L’avare du même Molière et dans Britannicus de Racine. Pierre Patry avait été membre fondateur de l’Association canadienne du théâtre amateur. Homme-orchestre comme bien des pionniers de l’époque, il travailla également à la radio et à la télévision naissante comme annonceur.

 

Il est entré au berceau de l’ONF en 1957, cadet de l’équipe à 22 ans avec l’aide de Jutra qui voulait qu’il l’assiste sur le tournage des Mains nettes, son premier long métrage réalisé d’abord dans le cadre de la série Panoramique. Assistant-réalisateur, monteur, Pierre Patry passa vite à la réalisation solo, à travers la même année le court métrage La roulotte, sur le théâtre ambulant de Paul Buissonneau. À l’ONF, il a réalisé des documentaires intéressants et remarqués, tels Les petites soeurs (1959) sur la vie monastique très ardente à l’époque, Germaine Guèvremont, romancière, sur l’auteure du Survenant (1959), Le chanoine Lionel Groulx, historien (1960). En 1963, il coréalisait avec Claude Jutra Petit discours de la méthode, regards québécois sur la reconstruction technologique de la France d’après-guerre.

 

Pierre Patry avait fondé en 1963 la maison Coopératio, avec des artisans de l’ONF, ouvrant la porte aux vétérans de l’Office pour fonder des boîtes privées, désireux d’avoir les coudées franches pour réaliser les projets grand public qui leur tenaient à coeur. Trouble-fête, le film qu’il y réalisa en 1964 sur le milieu étudiant, collé aux idéaux de la Révolution tranquille, créa l’événement (300 000 spectateurs) et la controverse. Mais pour La corde au cou (1965), adaptant le roman de Claude Jasmin donnant la vedette à Andrée Lachapelle et Guy Godin, à propos d’un assassin en fuite, et surtout Caïn, film noir mélodramatique sur un roman inédit de Réal Giguère, la réception critique fut beaucoup moins enthousiaste. Et il cessa de réaliser pour se concentrer sur la production.

 

Coopératio produisit des oeuvres importantes, surtout l’incandescent Entre la mer et l’eau douce de Michel Brault (1967), aussi Délivrez-nous du mal de Jean-Claude Lord (1965) et Poussière sur la ville d’Arthur Lamothe d’après le beau roman d’André Langevin (1965). Il ferma la boîte en 1972, après avoir produit Les colombes de Jean-Claude Lord, en tempêtant contre les institutions qui écrasaient à ses yeux les initiatives privées.

 

En 1966, Claude Jutra, qui aurait bien voulu être produit par Coopératio après avoir eu des démêlés avec l’ONF, lui faisait parvenir une fort belle lettre de Los Angeles (qui nous a été transmise par l’historien du cinéma Yves Lever) : « J’ai toujours admiré ton énergie volcanique, ton inflexible détermination devant les difficultés les plus éprouvantes, and your total dedication pour la cause cosa nostra. Comment j’ai pu me maintenir à l’abri de ce champ magnétique que tu génères est une bêtise que je voudrais oublier », écrivait-il notamment.

 

Pierre Patry avait mis ses talents par la suite au service de l’animation de centres culturels, puis de l’éducation. Il a participé à la création de Canal Savoir et de maints organismes, dont plusieurs consortiums internationaux de réseaux d’éducation à distance.



Le film de Denys Desjardins sur l’aventure de Coopératio, fondé par Pierre Patry