Xavier Dolan, coup de coeur du 67e Festival de Cannes

Cannes — Non, il n’y a pas que la Palme au palmarès. C’est un honneur important qu’a remporté Xavier Dolan avec le Prix du jury samedi soir (heure locale) pour son cinquième long métrage, Mommy, qui fut l’immense coup de cœur de ce festival. Un laurier récolté ex æquo avec Godard pour Adieu au langage, l’aîné et le cadet des cinéastes en compétition logés à la même enseigne. La présidente du jury, Jane Campion, a dit aux médias avoir aimé beaucoup Mommy : «Film merveilleux d’un brillant jeune cinéaste. Chez lui comme chez Godard, on sentait la passion et la liberté.» 

La cérémonie du palmarès s’est déroulée in absentia de Godard, bien entendu. «Ce prix ne devrait pas révolutionner sa vie», a souligné, lucide, son producteur Alain Sarde, ajoutant : «Xavier Dolan, 25 ans, Jean-Luc, 83, c’est magnifique!» 

Au moment de recevoir son laurier au grand amphithéâtre Lumière, Xavier Dolan ému, la voix brisée, a remercié Jane Campion, dont La Leçon de piano l’avait jadis ébloui. Il a encouragé sa génération à croire à ses rêves. «Je pense que tout est possible à qui rêve, ose et travaille.» L’étreinte de Jane Campion à Xavier Dolan venait du fond du cœur.

Plus tard, le jeune cinéaste québécois a commenté devant nous cette association avec Godard : «Je reconnais le gouffre de temps qui nous sépare. Nos recherches respectives de liberté au cinéma se sont faites à des époques différentes. En son temps, il a tenté de réinventer le cinéma. J’aime avoir l’impression que le cinéma prend un virage et que j’y participe. Le cinéma s’exprime à travers toutes les générations. Je viens du Québec. Toute mon enfance, j’ai entendu : “Redescends sur terre! Pour qui tu te prends?” Je venais d’un endroit plutôt grand où les gens rêvaient petit. Les gens de ma génération ont une plus grande propension à rêver.»

Il avait fantasmé sur la Palme, que tant de voix lui prédisaient. «On avait rêvé à tout. Il faut voir grand, rêver grand. Ce Prix du jury nous dit que ses membres ont reconnu ce film, voulu le célébrer. Cette récompense me flatte de matière compatible avec la démesure de mes rêves. On a un prix formidable que l’on ramène avec une grande fierté.»

La Palme d’or à un grand film

Le Turc Nuri Bilge Ceylan, plusieurs fois primé à Cannes, était un des favoris de la Palme d’or, qu’il a remportée pour son remarquable Winter Sleep — en plus du laurier de la critique internationale (Fipresci) —, œuvre pleine de maturité et de maîtrise, très dialoguée, en quête de vérité profonde, son meilleur film. Il a souligné que cette année était la centième de l’histoire du cinéma turc, pays qui récolte sa première palme. Jane Campion a jugé le film brillamment tchékhovien, sophistiqué, avouant qu’elle craignait d’abord sa durée de 3 h 15, mais en aurait ensuite bien pris deux de plus. «Il durait 4 h 30 au début du montage», avouait le cinéaste aux journalistes. Nuri Bilge Ceylan déclare s’intéresser à la part sombre de son âme, donc de la nature humaine.

La jeune cinéaste italienne Alice Rohrwacher, dont le film tendre, fragile et poétique Les Merveilles avait été reçu tièdement, prend sa revanche, surclassée pour ainsi dire, en recevant le Grand Prix du jury. C’est la note incongrue d’un palmarès par ailleurs équilibré. 

L’Américain Bennett Miller, avec un laurier de la mise en scène pour son Foxcatcher, a de quoi soupirer de soulagement. Le tournage de l’adaptation d’un fait divers tragique, en présence de plusieurs protagonistes de l’époque, avait été éprouvant, et Miller avoua qu’il n’aurait jamais pu faire le film sans ses trois grands acteurs.

Le Russe Andrey Zvyagintsev a récolté le prix du scénario pour le beau, tragique et ironique Leviathan, brillamment mis en scène, une satire du régime russe, de ses abus et de ses corruptions. «Plus biblique que politique», estime pour sa part Jane Campion.
 
Certains souhaitaient une troisième palme aux frères Dardenne pour Deux jours, une nuit, donnant la vedette à Marion Cotillard. Pour la première fois en six sélections, voici les réalisateurs belges repartis bredouilles. Il est vrai que leur excellent cinéma social piétine. Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, pressenti haut au palmarès, n’a rien reçu non plus.

Les prix d’interprétation étaient mérités. Julianne Moore, folle de charisme dans l’excellent Maps to the Stars du Torontois David Cronenberg, satire féroce d’Hollywood, n’était pas à Cannes pour recevoir son laurier. Timothy Spall, acteur britannique d’immense talent, récolte enfin la reconnaissance internationale. Le voici primé pour son extraordinaire performance du peintre paysagiste J. M. W. Turner (Angleterre du XIXe siècle) dans le film éblouissant de Mike Leigh Mr. Turner. Confus à l’heure de remercier le jury, empêtré dans son cellulaire et son incohérence, il voyait l’émotion lui couper le souffle. 

Le truculent et vibrant Party Girl, de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, a remporté la Caméra d’or du meilleur premier long métrage, avec l’histoire vraie d’une femme de province, kitsch, entraîneuse de cabaret, allergique à la vie ordinaire. Son fils est un des cinéastes. Party Girl avait remporté la veille le prix d’ensemble d’Un certain regard. 

Un autre premier long métrage, Les Combattants du Français Thomas Cailley, s’est fait remarquer : trois prix à la Quinzaine des réalisateurs en plus du laurier de la Fipresci hors compétition. Les astres sont bien alignés pour lui aussi.

Mais c’est Xavier Dolan qui aura remporté, lors de ces derniers jours enfiévrés, la palme du cœur. Et l’immense vitrine internationale offerte à son Mommy en multiples porte-voix des médias du monde se traduit aussi par une distribution à l’échelle planétaire. Près de 1,5 million de dollars de ventes déjà assurés, un chiffre énorme. Entre autres marchés, l’Allemagne l’a acquis samedi en prévision d’une sortie importante. Les États-Unis en négocient les droits. Avec un tel buzz et le Prix du  jury, le film commence à peine sa trajectoire.