En attendant le jury

Sils Maria, du cinéaste français Olivier Assayas, met en vedette Kristen Stewart, Juliette Binoche et Chloë Grace Moretz, qui ont foulé le tapis rouge vendredi à Cannes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alberto Pizzoli Sils Maria, du cinéaste français Olivier Assayas, met en vedette Kristen Stewart, Juliette Binoche et Chloë Grace Moretz, qui ont foulé le tapis rouge vendredi à Cannes.

Le prépalmarès, avant samedi soir, paraît absurde. La partie se joue entre l’émotion, la pulsation de Mommy, élan du coeur de la Croisette, et la maîtrise d’un film comme Winter Sleep du Turc Nuri Bilge Ceylan, oeuvre de mémoire et de maturité. De quel côté penchera la balance du jury de Jane Campion ?

 

Pas si important ?

 

Comme disait Quentin Tarantino aux médias vendredi : « Un Oscar, c’est bien. La Palme, c’est mieux ! »

 

Offrir la Palme à Xavier Dolan serait un geste politique et audacieux en faveur de la jeunesse brûlante, rythmée, propulsée vers demain. La donner à Nuri Bilge Ceylan (ou à Mike Leigh pour Mr. Turner), une reconnaissance de continuité. Si jamais le Malien Abderrahmane Sissako l’obtient pour Timbuktu, des considérations politiques auront pesé. Octroyer une troisième Palme aux Dardenne serait un choix douteux, car leur cinéma piétine. On mise sur Mommy pour la suite du monde.

 

Si le film québécois récolte des prix d’interprétation pour Anne Dorval, Suzanne Clément ou même Antoine Olivier Pilon, les règlements internes l’empêcheront d’être palmé.

 

S’il ne l’est pas, à lui, peut-être le Grand Prix du jury ou le Prix du jury (moins prestigieux et destiné sans doute à la Japonaise Naomi Kawase pour Still the Water ou à l’Argentin Damián Szifron pour Relatos Salvajes). Pour la réalisation, Mike Leigh et Mr. Turner
ou le Russe Andreï Zviaguintsev avec Leviathan. Meilleur scénario : mettons Maps to the Stars de Cronenberg.

 

Côté interprétation, chez les femmes se démarquent nos deux actrices de Mommy, Julianne Moore (Maps to the Stars) et Marion Cotillard (Deux jours, une nuit). On coche Julianne Moore.

 

Chez les hommes : Timothy Spall pour Mr. Turner ou Haluk Bilginer pour Winter Sleep. Parions sur Timothy Spall.

 

En compétition

 

Sils Maria du Français Olivier Assayas, habitué de Cannes, aborde des questions intéressantes (le jury de Cannes se posera les mêmes), mais théorise à l’excès. Le clash générationnel est mis en abyme sans nuances. Juliette Binoche joue l’actrice célèbre en butte à son assistante personnelle (Kristen Stewart, très mauvaise) et à sa jeune partenaire à la scène (Chloë Grace Moretz, à peine meilleure) : maturité pensante versus nouveaux codes sociaux et fougue de sa jeunesse perdue. Persona de Bergman et All About Eve de Joseph Mankiewicz sont les locomotives de référence, entre manipulation et identification féminines. Le tout sur paysages vertigineux des Alpes suisses. Le cinéaste de L’heure d’été et de Clean, entre modernité et nostalgie, n’a pas attaché tous ses fils et s’enfarge avec les lacets de la coproduction, malgré de beaux moments avec Binoche, une brume dans les yeux. Parfois le mobile de la mise en scène bouge, mais trop de mots tuent la magie.


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Le Russe Andreï Zviaguintsev, cinéaste du Retour — chef-d’oeuvre coiffé du Lion d’or à Venise en 2003 — est de la course avec Leviathan. Ce beau film classique est porté par une mise en scène devirtuose et des images métaphoriques éblouissantes : squelette de baleine, épaves de bateaux, maison biscornue vouée à la destruction, etc. Moins solide en fin de course, cette satire de la corruption du pouvoir qui écrase les êtres vulnérables se réfère à Job, le perdant biblique sur son tas de fumier, voire à Jonas dans sa baleine. Un homme se bat contre le système…

 

Le comique est de la fête quand ces joyeux drillestirent sur les portraits des ex-présidents de la Russie et toute cette vodka… L’ombre de Vladimir Poutine flotte sur ce film à lui destiné. Il manque une unité à Leviathan pour devenir transcendant, non pour impressionner.

 

A été présenté à la Quinzaine des réalisateurs le très réussi court métrage Jutra de Marie-José Saint-Pierre, hommage au cinéaste de Mon oncle Antoine. Habilement tissé, ce film-là, entre images d’archives et animation, avec Claude Jutra en auto-interview. Tout est dans le montage, la sensibilité du ton, avec extraits de films et d’entretiens. Et Jutra, que Cannes n’avait pas gâté, vient recevoir son dû sur la Croisette.

 

On vous retrouve sur LeDevoir.com samedi après le dévoilement du palmarès.