Un feuilleton opératique

Le destin d’Ewa, interprétée avec passion et charisme par Marion Cotillard, n’a malheureusement pas le temps de se déployer.
Photo: Films Séville Le destin d’Ewa, interprétée avec passion et charisme par Marion Cotillard, n’a malheureusement pas le temps de se déployer.

Ellis Island, New York, 1921. Ewa et sa soeur Magda arrivent de Pologne après une traversée éprouvante — lorsqu’on les rencontre, les deux jeunes femmes paraissent se réveiller d’un cauchemar. Tuberculeuse, la seconde est placée en quarantaine tandis que la première est repérée par Bruno, un proxénète à la voix douce. Dès lors, la voie d’Ewa est tracée, à des lieues du rêve américain.

 

On doit au cinéaste américain James Gray des films noirs aux accents de tragédies grecques campés à New York et influencés tant par le Luchino Visconti de Rocco et ses frères que par le Martin Scorsese de Mean Streets : Petite Odessa, Trahison, La nuit nous appartient… En 2008, Deux amants, inspiré par Dostoïevski, marqua un virage avec son récit sentimental d’un homme tiraillé ntre celle que ses parents lui ont choisie et celle pour qui son coeur soupire.

 

L’immigrante, qui évoque cette fois le volet historique du Parrain II (Francis Ford Coppola, 1974), repose également sur un triangle amoureux. Fasciné par Ewa, Bruno refuse de la prendre de force bien qu’il la pousse à se prostituer. Ewa, de son côté, éprouve un début d’attirance pour Orlando, un prestidigitateur qui se produit dans le « théâtre » où Bruno conduit son commerce charnel. Or la priorité d’Ewa reste sa soeur, dont elle espère acheter le passage hors d’Ellis Island.

 

Sans doute, cela dit, le plus transi d’amour de l’histoire est-il le réalisateur lui-même, qui va jusqu’à filmer sa vedette féminine comme une madone. Richement symbolique et pictural, son feuilleton opératique (Gray ressuscite le grand Caruso) évoque à la scène les peintures d’Everett Shinn et, à la rue, celles de George Bellows.

 

La tentation du grandiose

 

Magnifiée par la caméra de James Gray et la lumière — exquise — de Darius Khondji (Delicatessen, Se7t), Marion Cotillard (La vie en rose, De rouille et d’os) offre une composition prenante, l’une de ses meilleures. Avec le rôle de Bruno, Joaquin Phoenix, acteur fétiche de l’auteur, crée pour sa part l’un de ces monstres parmi les plus dangereux qui soient : ceux qui ne voient pas leur propre monstruosité. Seule fausse note : Jeremy Renner (L’héritage de Bourne) en Orlando, qui ne possède ni le coffre ni le charisme de ses partenaires.

 

Plus mince que la mise en scène, celle-là cumulant couches et textures, le récit aurait en outre gagné à être développé davantage et, paradoxalement, à durer plus longtemps. De fait, à un peu moins de deux heures, L’immigrante semble parfois pressé. Cette chronique méritait pourtant qu’on lui alloue le temps de se déployer. Tel quel, le destin d’Ewa se termine à mi-chemin de la fresque et le film de James Gray, à mi-chemin du chef-d’oeuvre. C’est déjà quelque chose.

 

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The Immigrant (V.F. L’immigrante)

Réalisation : James Gray. Scénario : J. Gray et Ric Menello. Avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner, Angela Sarafyan, Dagmara Dominczyk. Image : Darius Khondji. Montage : John Axelrad. Musique : Christopher Spelman. États-Unis, 2013, 117 minutes.