Hazanavicius en terrain miné, Godard aussi

Michel Hazanavicius
Photo: Agence France-Presse (photo) Loic Venance Michel Hazanavicius

Cannes — Il tombait des nues mercredi matin Michel Hazanavicius, l’oscarisé de The Artist. « Tout avait bien été sur ce projet… jusqu’ici. » Des huées médiatiques ont retenti après la projection de son The Search — mais les plus émotifs d’entre nous ont versé des larmes et le défendent becs et ongles.

 

Son manichéen The Search, qui se déroule au tournant du millénaire durant le conflit tchétchène, décrit les soldats russes comme de purs bourreaux et traite le peuple tchétchène en victime absolue. Le tout en cinq langues, du sang, un enfant acteur très émouvant et des violons. Le genre de film qui divise, car joué sur plusieurs tons. Le mode tragique, la guerre elle-même et les massacres sont justes. Le mélo et l’émotion manipulée, c’est non. Du moins, Hazanavicius prend-il des risques. « Ce film ne joue pas avec les règles du marché. Et je déteste me répéter », dit-il. A-t-il assez de finesse pour éviter les pièges d’un projet aussi casse-gueule ? Eh non !

 

Son film est inspiré de The Search de l’Américain Fred Zinnemann (1948, Oscar du meilleur scénario), alors sur la tragédie des camps de concentration. Un G.I. prenait sous son aile un enfant errant survivant. Le lieu et le temps de l’action sont transposés. Hazanavicius affirme avoir voulu mettre en lumière le conflit russe-tchétchène trop peu médiatisé à l’époque. Ses origines juives lituaniennes vibraient à cette histoire.

 

Le Full Metal Jacket de Kubrick vient en tête puisqu’en parallèle, la transformation d’une jeune recrue en machine à tuer est au programme avec des initiations des nouveaux soldats russes par les anciens d’une violence physique et psychologique inouïe. Le ton oscille entre l’ironie, l’émotion, l’horreur, la peur. « J’ai voulu montrer le côté humain de la guerre, sous différents angles »,dit-il. Tout ça se marie mal et la structure du film part en tous les sens.

 

Quant à Bérénice Bejo, compagne d’Hazanavicius, primée à Cannes l’an dernier pour son rôle dans Le passé de Farhadi, elle était aussi nerveuse que le cinéaste. Son rôle est celui de Carole, déléguée de l’Union européenne, en plein conflit armé, qui laisse un enfant tchétchène entrer dans sa vie (Maxim Emelianov, vraiment adorable et grand danseur), et s’y attache. La soeur du garçon le cherche par monts et par vaux, et bien sûr ça finira par des embrassades. Un dénouement très cucul.

 

Mais le discours de Carole à Bruxelles devant de rares délégués européens, à moitié endormis ou conversant entre eux, traduit l’indifférence internationale devant ces conflits lointains et compliqués.

 

The Search flotte entre deux eaux.

 

Devant les journalistes russes qui lui demandent quelle vision de leur armée il entend ainsi donner, Hazanavicius patine : « J’ai essayé de faire un film où les personnages n’ont pas de croyance personnelle et sont forgés par la guerre. Il prend place en Tchétchénie, mais aurait pu se dérouler ailleurs. » Respiration profonde. « Cela dit, le modus operandi de l’armée russe pour fabriquer des soldats est violent. À la fin des années 1990, alors que cette armée s’écoulait et embauchait plusieurs mercenaires, ça se passait très mal et de nombreux témoignages le prouvent. » Le parallèle avec l’Ukraine lui semble inopportun, chassé comme une mouche.

 

« Le film que Poutine n’ira pas voir », titrait un critiqueen commentant The Search. On n’a rien contre l’anti-Poutine, mais le film manque par trop de nuances. Hazanavicius est plus à l’aise ailleurs. Lui qui avant The Artist avait réalisé les comédies OSS 117, remettra le couvert du rire, avec la Paramount, aux États-Unis. Il dirigera Zach Galifianakis dans Will, puis enchaînera avec In the Garden of Beastsavec Tom Hanks et Natalie Portman. Perdu pour la France et sans doute pour la Tchétchénie…

 

Godard in abstentia

 

Dommage que Jean-Luc Godard ne se déplace plus à Cannes, car il est désormais bien meilleur orateur que cinéaste. Son Adieu au langage était en projection unique. Le délégué général de Cannes, Thierry Frémaux, voulait créer ainsi l’événement : une ruée vers l’or godardien. En fait, le grand amphithéâtre Lumière n’était pas rempli, mais peuplé de tous ses fans.

 

Adieu au langage, en 3D rien de moins, est comme ses précédents films, un poème hermétique. Ceux qui hurlent à la prétention n’ont pas tort — le cinéaste de Pierrot le fou se prend pour Dieu depuis longtemps, seul à se comprendre vraiment —, mais il cherche ses marques hors du récit avec audace. Une oeuvre aussi déconstruite, collée à la psychanalyse, ne peut concourir avec des films aux narrations traditionnelles. Adieu au langage est en compétition, absurde !

 

En même temps, le film s’adresse à l’inconscient et on a qu’à se laisser bercer en attrapant des images, des sons, des mots inspirés. Un homme, une femme, un chien. Bon ! Inutile de vous faire un résumé. Godard met en opposition nature et culture, idée et métaphore, surface et profondeur, au milieu de citations littéraires et de mots historiques. Il se place aussi au point de vue du chien, sa meilleure trouvaille.

 

J’admets que ça ne semble pas très tentant. D’ailleurs, avait-il besoin de plonger dans sa psyché en 3D ?

 

Le mystère godardien persiste.