Mommy accueilli chaudement

Certains spectateurs prédisent le prix d’interprétation à Anne Dorval.
Photo: Shayne Laverdière Certains spectateurs prédisent le prix d’interprétation à Anne Dorval.
Cannes — Attendu, applaudi, avec éloges twittés et retwittés, c’est en soirée que les journalistes ont pu assister à la projection de Mommy de Xavier Dolan. Les Québécois étaient nerveux dans la salle. Onze ans déjà depuis qu’un cinéaste d’ici, Denys Arcand et ses Invasions barbares deux fois primées, avait participé à la grande course, ça faisait longtemps. Favori de la Croisette et chouchouté comme le cadet de la famille, Xavier Dolan, en accédant à la compétition, acquiert une visibilité extraordinaire.

En sortie de salle, les réactions étaient globalement bonnes, certains prédisant le prix d’interprétation à Anne Dorval, d’autres souhaitant au jeune cinéaste de 25 ans les plus hauts honneurs. On l’attend presque à coup sûr au palmarès, tant Mommy constitue une charge de dynamite par son intensité dramatique. « Le magicien Dolan a encore frappé », titrait Francetv Info. En ajoutant : « Toutes les qualités requises pour une Palme d’or. »

Le film divisera aussi, mais il cogne d’abord.

Une chance que Mommy était sous-titré en français comme en anglais, tant son niveau de langue, cru, joualisé à l’extrême, avec des mots anglais ou carrément inventés, devient ici quasi dialectal, clé pour pénétrer l’univers de Diane, une jeune veuve pleine de sève (Anne Dorval, volontaire, comique, bouleversante de blessures cachées), qui reprend chez elle Steve (Antoine-Olivier Pilon, tout en charisme, en punch, en pulsions enfantines) son fils ado délinquant, après qu’il eut traversé le circuit des institutions. Une cause perdue, tranche la directrice du dernier centre qui l’a hébergé. Un petit criminel depuis la mort de son père.

Diane, héroïne populaire à gouaille, manque de vernis, mais non de coeur et de personnalité. Elle entend se battre pour ce fiston hyperactif, violent, passionné, intenable, attachant, affectueux qui lui rend la vie impossible dans leur banlieue. L’heure est à la quête de lumière. À l’amour fou, non au misérabilisme. Dans la merde, ces personnages y sont plongés, quoique dignes à leur manière, tragiques par défaut de nature.

Triangle émotionnel

Mommy s’appuie sur un triangle émotionnel, puisqu’au duo mère fils s’ajoute la figure d’une voisine (Suzanne Clément, très fine), qui s’attache à ces deux moteurs à explosion, et tempère parfois, si faire se peut, leurs ardeurs. Elle possède ses fragilités, comprend celles des autres. Sa présence est un baume. D’ailleurs, elle apparaît d’abord en aide-soignante. Des scènes de rigolade, qui permettent au film de respirer, sont néanmoins transitoires.

L’humour du ton, les répliques ciselées dont Dolan a le secret empêchent son histoire de tomber dans le mélodrame. Le film dure 2 h 14, il a déjà retranché huit minutes environ et eut pu couper encore.

Le ton se joue entre burlesque, drame et moments d’accalmie, ces derniers, plus mièvres que l’énorme charge dramatique des scènes de coups, de cris, d’insultes qui éclatent dans Mommy, tels des feux d’artifice, puis retombent. Le mauvais fiel devait sortir, mais ça laisse des traces, et l’étau se resserre autour du jeune homme. Steve veut vivre avec cette mère qu’il adore, serre les dents. C’est plus fort que lui, il explose encore. Dans un taxi, à la maison dans une scène époustouflante de rythme et de force où il manque étrangler cette mère adorée, dans un karaoké, où la bobine tragicomédie du héros, entre grimace et sourire, éclaire la spirale de son propre enfer.

Mommy est scandé par une musique présente et habitée, jamais excessive, et des silences chargés quand il le faut. Les images d’André Turpin ont des cadres souvent serrés, avec force gros plans, pour capter au plus près le jeu d’acteurs. Les vitres, le voile de la pluie, des éclairages qui traversent le spectre des couleurs : c’est la signature de Dolan, avec des ralentis, un peu trop, des regards de voyeurs qui interceptent les drames, une absurdité dans les gags, la folie hystérique de personnages qui n’ont jamais appris à se taire et n’entendent pas s’y mettre. Des airs de Laurence Anyways ici et là.

Du rire au drame

À Cannes, les spectateurs riaient autant aux expressions colorées de Diane, parfois ahurissantes de vulgarité, qu’au contenu de ses propos, mais le rire finit par basculer dans le drame pur.

Il est tentant de comparer ce film à J’ai tué ma mère, le premier long métrage de Dolan lancé ici à la Quinzaine des réalisateurs, il y a cinq ans. Parce qu’Anne Dorval y tient encore la vedette dans la peau d’une mère courage célibataire. Mais Mommy n’est pas autobiographe, et son style est plus achevé, plus ramassé, malgré ses longueurs, que dans sa première incursion au cinéma. Au cinquième long métrage, le cinéaste a pris du galon. Après son précédent Tom à la ferme, stylisé et inquiétant, il frappe cette fois au coeur à coups répétés. Son drame s’emballe, court vers une conclusion de fêlure totale où l’amour se consume à mort. Ce jeudi, l’équipe du film gravit les marches pour la projection de gala. Mais déjà Cannes a adopté Mommy.

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