Cronenberg, cet humoriste!

Le cinéaste canadien David Cronenberg et l’actrice Julianne Moore se rendant à la projection de Maps to the Stars, au Festival de Cannes lundi.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alberto Pizzoli Le cinéaste canadien David Cronenberg et l’actrice Julianne Moore se rendant à la projection de Maps to the Stars, au Festival de Cannes lundi.
Cannes — La tête de Méphisto de David Cronenberg fait partie du portrait de famille cannois. La crinière blanche, les gros sourcils, les yeux bleus glacés et glaçants, le long visage un peu asymétrique. Mieux vaut avoir une gueule, au royaume de l’image. C’est ce que Tommy Lee Jones devait se dire la veille en présentant ici son western The Homesman.

La gueule ça aide, soit, mais il y a avant tout le talent, une signature forte et une aura. Celle de Cronenberg est inquiétante comme la plupart de ses films. En 2012, le cinéaste torontois avait mordu la poussière sur la Croisette avec le décevant Cosmopolis, mais le festival qui l’a accueilli cinq fois en compétition, et dont il présida le jury en 1999, lui offre toujours la chance de se reprendre. Ses conférences de presse sont aussi courues que les apparitions publiques d’une rock star.

Le voici de retour en excellente forme avec Maps to the Stars sur un scénario de Bruce Wagner, mis à sa main, après plus de huit ans d’antichambre. Les répliques vaches et brillantes s’enfilent à la queue leu leu, des portraits absurdes, dérisoires et cruels sont brossés. Sans atteindre les sommets de ses Naked Lunch, Crash, The Fly et compagnie, ce film est son mieux abouti des douze dernières années. La violence physique s’est faite verbale et psychologique. Ajoutez une Julianne Moore en actrice au détour de l’âge, au sommet de son art. Pas mal du tout.

Maps to the Stars s’insère, signe des temps, dans les thématiques de cette cuvée cannoise. Les mythes de l’Amérique — la civilisation dans son ensemble pour tout dire — se font tirer dessus. Sous la caméra de cinéastes venus des États-Unis, du Canada, de la Turquie, de l’Argentine, etc., cynisme, argent et potentats en tous genres engloutissent les valeurs humanistes et ça finit dans le sang.

L’action se situe à Hollywood dans le milieu du cinéma, cadre idéal pour montrer l’explosion des mirages.

« Le film n’est pas que sur Hollywood, précise Cronenberg. Ça pourrait se passer à Silicon Valley, à Wall Street (comme dans Cosmopolis) partout où les gens sont ambitieux et sans scrupules. »

Maps to the Stars repose sur un mélange de genres, et le fantastique s’en mêle. Bien accueilli ici, surtout par la presse française, le film, quand même glacé — touche canadienne-anglaise — ne court pas à vue de nez vers la palme. Laissons cet honneur à l’exceptionnel Winter Sleep du Turc Nuri Bilge Ceylan, mais Cronenberg a bien attaché ses fils et livre une satire d’Hollywood aussi grinçante que désopilante.

« Je crois que tous mes films sont drôles, lance le cinéaste de A History of Violence, mi-figue, mi-raisin. On me suggère de faire une comédie, mais n’ai-je jamais fait autre chose que des comédies ? » Vu sous cet angle…

« J’y ai même ajouté ma touche personnelle. » Des coups seront assénés à un personnage avec la statuette d’un prix Génie, que le cinéaste avait reçu pour Spider en 2003. « Même que le Génie brisé sous le premier impact fut rafistolé pour les autres prises. »

La peur de ne pas exister

Chose certaine, Julianne Moore se montre très sensible à l’humour de Maps to the Stars, en particulier chez son personnage d’actrice Havana, qui cherche désespérément à rester « bankable » : « J’ai dû l’extérioriser plutôt que l’intérioriser, dit-elle. C’est drôle et triste de voir des gens avoir peur à ce point de rater le coche. Havana est très adolescente. » Et Cronenberg de renchérir : « Ces personnages ont peur de ne pas exister. Havana craint de devenir une zombie si elle n’a plus de rôles. C’est une question d’être ou de ne pas être. » Hamlet à Hollywood !

Avec des fantômes du passé (Sarah Gadon joue la mère d’Havana morte brûlée), des incendies et des histoires d’inceste se télescopent en plusieurs destins.

Un chauffeur de limousine (la star de Twilight, Robert Pattinson, vedette du précédent Cosmopolis, surévalué comme acteur), une jeune incendiaire chassée par sa famille qui revient à Los Angeles à sa majorité (Mia Wasikowska, mystérieuse et tonique), un enfant star d’un cynisme à hurler (Evan Bird, 13 ans au moment du tournage, très punché), un thérapeute, gourou et escroc (John Cusack, assez sirupeux). Et Julianne Moore bien entendu. C’est elle qui crève l’écran, tant la rousse actrice apporte une puissante énergie à ce rôle de poule pas de tête, manipulatrice à souhait. La scène où Havana danse de joie après la mort du fils d’une actrice rivale est particulièrement juteuse.

Sans être le premier scénariste, Cronenberg s’éclate en autocitations : cicatrices et traces d’un passé traumatisant, groupuscules ou familles enfantant les monstres qui érigent leurs propres lois — ici à travers l’inceste d’une lignée pharaonique —, pulsions libérées en feux d’artifice destructeurs, etc.

Les tons se marient bien dans Maps to the Stars, la note lyrique étant apportée par le poème Liberté de Paul Éluard, aux vertus de rituel incantatoire. « Ce poème a pris sa charge dans le contexte de la Résistance, précise Cronenberg, mais il est assez fort pour envoyer plusieurs messages. D’ailleurs, Éluard l’avait d’abord écrit avec un nom de femme en tête, qu’il a remplacé par le mot “liberté”. »

Aux yeux du scénariste Bruce Wagner, le concept de la célébrité s’est transformé au contact des nouvelles technologies. « Le quart d’heure de gloire à chacun, prédit par Warhol, est devenu permanent. Tout le monde y a accès à volonté désormais », dit-il.
Cronenberg se défend, malgré le film, de trouver un côté repoussant à l’industrie du cinéma à Los Angeles. Quant à Julianne Moore, elle célèbre les vertus d’un art qui permet de montrer l’interaction entre deux personnes, comme la littérature et le théâtre, gros plans ajoutés.

Le cinéaste précise ne pas chercher à se renouveler dans son œuvre, plutôt à s’amuser à explorer : « De quoi est fait un être humain ? De sa génétique ? De son contexte culturel ? Et par le pouvoir d’un mot, je recommence ma vie », lance-t-il en français, citant un extrait du Liberté d’Éluard.

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