Saint Laurent, côté poésie

Yves Saint Laurent a la cote. Non seulement un biopic du grand couturier réalisé par Jalil Lespert a gagné cette année les écrans français (la sortie est prévue au Québec à l'été), mais un autre film sur lui, signé Bertrand Bonello, était présenté samedi en compétition à Cannes. 

Tour le monde y courait. En séance de presse, Lelouch prenait place sur la rangée en face de nous et Tommy Lee Jones derrière, ce qui faisait pousser des Oh! et des Ah! aux journalistes français, lesquels n'avaient d'yeux que pour l'Américain. Lelouch, c'est du connu. N'empêche! Certains cinéastes, les plus cinéphiles, préfèrent nos projections aux tralalas des soirées de gala. 

Remarquez, il y a journalistes et journalistes. Un représentant d'un média ukrainien s'est fait arrêter, vendredi soir, pour s'être jeté au sol sur le tapis rouge afin d'étreindre les chevilles de Cate Blanchett. Dans le passé, il avait fait de même avec DiCaprio, Madonna, Will Smith, Adèle la chanteuse — le contact des stars lui procurant, semble-t-il, de grands plaisirs. Bon, si Cannes l'accrédite encore, ça doit être pour faire causer. On vous le raconte alors...

Saint Laurent, donc. Impossible de ne pas comparer les deux films, qui se complètent. Le biopic de Lespert, excellent mais plus classique, plus typiquement biographique avec de multiples repères temporels, trouvait son axe dans l'amour entre le couturier (Pierre Niney) et son compagnon Pierre Bergé (magnifiquement joué par Guillaume Gallienne).

Il est courant de voir des biopics surgir par paires. Ce fut le cas des deux films sur Coco Chanel, des deux adaptations de La guerre des boutons aux États-Unis et des deux bios de Truman Capote. Sans considération de qualité, le premier arrivé va chercher le public, tandis que le second n'attire pas grand monde pour cause de sujet brûlé. Bertrand Bonello affirme n'avoir pas vu le film précédent afin de se concentrer sur le sien, mais des guerres larvées se jouent en amont.

Oeuvres complémentaires

S'enfiler les deux films est toujours instructif. Mieux vaut avoir vu celui de Lespert, histoire de combler les ellipses du scénario de Bonello, qui s'imprègne d'une atmosphère Saint Laurent — de l'esprit plus que de la lettre — avec plongée dans une psyché névrotique sur des images et une mise en scène remplies d'âme. Le montage est fluide et la trame musicale, très belle.

Cette œuvre se révèle plus poétique et impressionniste que celle de Lespert. Avec un accent sur Saint Laurent lui-même, sa part ombre, ses fragilités, sa quête des plaisirs nocturnes, sa dépendance aux drogues et à l'alcool, ses amants multiples. Et moins sur sa création, bizarrement. On passe plus vite sur ses défilés que sur ses collections d'art. Mais Bonello, à l'inverse de Lespert, n'a pas eu accès aux archives et aux robes de la collection Saint Laurent — Pierre Bergé n'a jamais autorisé cette version-là et en dit pis que pendre. «Son refus nous a libérés, précisait le cinéaste en conférence de presse. Mais je ne raconte rien dans le film qui ne soit pas de notoriété publique.»

Bonello, mis à part quelques chapitres (inutiles) sur la fin de vie de Saint Laurent, se penche particulièrement sur l'époque féconde de 1967 à 1976, de la collection Mondrian au jaillissement ethnique des couleurs de Marrakech.

Les soirées sont particulièrement bien filmées, avec des jeux d'ombre et de lumière, une folie qui fait écho aux troubles mentaux du génie de la mode. Bonello, à qui on devait entre autres L'Apollonide (à Cannes en 2011), sur une maison close de la Belle Époque, déclare adorer montrer la décadence, le passage d'une ère à une autre. Ici, son héros est à la fois le prophète de son temps et un être décalé, dans sa tour d'ivoire. 

L'aventure amoureuse de Saint Laurent (Gaspar Ulliel, très fragile et félin) avec Jacques de Bascher (qu'incarne un Louis Garrel rempli de mystère et de séduction) porte une grâce. Il est dommage que la figure de Jacques Bergé, si importante, si complexe, si brillamment incarnée par Gallienne dans le film de Lespert, devienne ici aussi lourdaude et calculatrice. Le pauvre Jérémie Renier n'a rien à défendre, et son jeu s'éteint. Bergé n'a pas aimé le scénario, et on comprend pourquoi.

Pour rire un peu

Rares sont les films à sketches à concourir à Cannes, rares sont aussi les comédies. Autant marier les genres.

L'Argentin Damian Szifron y est parvenu avec Relatos Salvajes. Il s'inspire d'ailleurs des Nouveaux monstres de Monicelli, Risi et Scola (1978) et s'offre pour thème la vengeance, déclinée en cinq temps, avec force cris, explosions et cynisme à l'état pur. Le morceau d'ouverture dans un avion conduit par un pilote qui entraîne des gens de son passé vers la mort est court, drôle, punché. Un corps à corps de deux automobilistes versant dans l'assassinat aussi.

Mais d'autres histoires s'étiolent, malgré les gags affreux, sales et méchants. Ainsi, un mariage où les époux règlent leurs comptes jusqu'au complet délire, la chute d'un ingénieur à l'automobile remorquée, dont le refus de payer change la vie, ou encore un «hit and run» causant la mort qui devient matière à chantage et extorsion. Bon, ça détend. C'est déjà beaucoup. On passe à autre chose bien vite. 

Il fait si beau ici. La SODEC faisait samedi son party cannois. Et Monique Simard, patronne de l'institution depuis quelques mois à peine, disait recueillir des fruits qu'elle n'avait pas fait pousser elle-même. Ravie d'arriver à Cannes lors d'une cuvée si faste pour le cinéma québécois. Ça fait un velours. Elle en savoure le goût. L'humeur était à la fête.