De bruits et de chefs-d’œuvre

Ah oui, il fait beau. Faut voir la grosseur des bateaux de croisière qui mouillent au large. Des monstres flottants. Le festival est parti sur ses rails, avec coups de coeur des uns qui valent bien les déceptions des autres. Les festivaliers ont cessé de cogner sur Grace de Monaco. Ça devient sérieux en salles.

 

Bien des Français n’en ont ici que pour Timbuktu du Malien Abderrahmane Sissako. Le cinéaste avait pleuré jeudi en évoquant les djihadistes venus torturer et tuer des villages entiers, sujet de son film. Ce qui émut tout le monde. La ferveur d’accueil apparaît plus politique que cinématographique, car ce beau film touchant avait aussi ses naïvetés. Certaines voix lui accordent la Palme sans avoir vu l’ensemble de la sélection. On se garde une gêne !

 

Mathieu Amalric, primé ici en 2010 avec son son époustouflant Tournée, s’est fait recaler à Un certain regard en adaptant Simenon. Avec La chambre bleue, il a glissé aux antipodes de son exubérance passée, se faisant chirurgical, glacé. Effet de balancier.

 

Le souffle du sublime

 

Il y eut bel et bien un grand film vendredi et en compétition encore : Winter Sleep de l’immense cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, qui vole de chef-d’oeuvre en chef-d’oeuvre et moissonne les prix. Des lauriers à Cannes pour Uzak, Les climats, Les trois singes, Il était une fois en Anatolie. Puriste du cadre et de la lumière, cet émule d’Andreï Tarkovski est d’un perfectionnisme qui confine à l’épure.
 

Winter Sleep, inspiré par Tchekhov dans toutes ses fibres, est le film le plus long de la Sélection : 3 heures 16 min qu’on ne verra jamais passer. Et c’est magnifique, dans le cadre ahurissant d’un hôtel en plein village troglodyte d’Anatolie. Les lieux appartiennent à un comédien à la retraite, écrivain, intellectuel, notable, puissant, séduisant, riche (Haluk Bilginer, fantastique acteur clone d’Omar Sharif) qui vit avec sa jeune épouse en état de quasi-séparation, aussi avec sa soeur, une femme solitaire, blessée, blessante.

 

Sous la neige qui tombe, au milieu de cette beauté que la caméra magnifie, ils se disent des choses terribles, irréparables. Les dialogues nombreux sont d’une puissance inouïe, sans fard, à coups de vérités insoutenables, comme chez Bergman. Les hommes et les femmes en guerre, les classes sociales aussi.

 

Winter Sleep est un film brillant sur l’orgueil qui sépare ceux qui pourraient s’aimer. Il aborde des questions fondamentales, métaphysiques, morales avec inquiétude, mais aussi des notes d’humour absurde, opposant les désirs humanitaires de la femme à la mauvaise foi absolue du mari, un personnage que Ceylan taille en pièces avec une délectation contagieuse. L’ombre du Citizen Kane d’Orson Welles flotte, avec même un rosebud» à sa clé.

 

Cet hôtel et les maisons autour, fief du grand homme, lui permettent à la fois de plastronner avec ses théories prétentieuses et de saigner à blanc les pauvres locataires, infiniment plus fiers (refusant de s’agenouiller, crachant sur la charité) que ces oisifs cousus d’or qui les exploitent. Nuri Bilge Ceylan montre une telle ampleur dans ses questionnements philosophiques, ses décors, sa musique subtile, sa plongée psychologique en eau profonde, son approche de la beauté étreinte à bras-le-corps pour en faire un ornement dont les humains sont indignes, qu’il atteint au sublime. Il nous offre un film immense, le meilleur de la sélection cannoise jusqu’à maintenant. On s’incline devant lui.

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