Mistral et cinéphiles débarquent au 67e Festival de Cannes

En attendant ses étoiles, le Palais des festivals s’est paré de l’affiche du 67e rendez-vous cannois.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alberto Pizzoli En attendant ses étoiles, le Palais des festivals s’est paré de l’affiche du 67e rendez-vous cannois.

Cannes — En arrivant à Cannes, on prend le pouls de la Croisette : petite randonnée de reconnaissance jusqu’au bureau de presse du Palais, où chacun lance des signaux à dieu et à diable pour obtenir du beau temps mercredi. Quand Nicole Kidman va monter les marches avec Grace de Monaco d’Olivier Dahan, film d’ouverture, mieux vaudrait voir le ciel briller parmi les étoiles, voyez-vous. Hélas ! Il pleut des cordes désormais chaque année le premier jour. Ça décrêpe les coiffures. Déjà, un mistral à démâter les beaux yachts nous plonge dans l’ambiance…

 

Turbulences

 

Quelques coups de gueule annoncent d’autres turbulences. Celui de Gilles Jacob, président sortant du Festival de Cannes, qui passera la main en juillet à Pierre Lescure, tonne contre l’actuel Palais des festivals, dit le bunker, édifié par ses bons soins en 1979, jugé désormais archaïque, inadapté à l’énorme machine culturelle et commerciale du Festival. Il en raserait bien les 35 000 mètres carrés pour en reconstruire un plus loin, dans le coin de la roseraie et du port Canto. Mais le maire de Cannes, David Lisnard, se fait tirer l’oreille. Lu dans Nice-Matin : « Si M. Gilles Jacob bénéficie d’une somme de 200 millions d’euros à apporter sur un projet, on saura bien l’utiliser. » M’est d’avis que le bunker ne bougera pas de sitôt.

 

La nouvelle du jour : le film de clôture, pour la première fois, sera un classique restauré par la Cinémathèque de Bologne : Pour une poignée de dollars de Sergio Leone (1964) en l’honneur du centenaire des westerns spaghettis. Quentin Tarantino, grand admirateur de Leone, est attendu pour le présenter, mais pas un mot sur son interprète Clint Eastwood. Viendra pas ? Ou en invité-surprise ? Les Français sont fous de lui. Ils seraient si heureux…

 

Dans les bureaux du Festival, on nous lance : « Vous devez être contents, avec le Québec et le Canada, en compétition ? Mais des fois, on a l’impression que pour vous, ce sont deux pays différents ! » Ils ne comprennent pas trop nos histoires de frontières. On répond honnêtement : Oui, Egoyan, Cronenberg, c’est super ! Songeant surtout qu’il n’y avait pas eu de film québécois dans la course depuis 11 ans. Alors la presse de chez nous a hâte de voir Mommy de Xavier Dolan, qu’on dit solide et émouvant. Hâte aussi de regarder Tu dors Nicole du subtil et brillant Stéphane Lafleur à La Quinzaine des réalisateurs.

 

L’émotion semble une substance fort prisée à Cannes cette année, et dans un autre registre les grands questionnements quasi métaphysiques, la guerre aussi. On s’attend à un cru exigeant et cinéphilique. Pas mal inspirant, tout ça !

 

Premiers buzz

 

Dans les magazines français, chaque année on jalouse les visionnements de presse précannois qui donnent aux critiques nationaux une avance sur les étrangers que nous sommes. Mais ils lancent les premiers buzz. Ainsi, les Français adorent The Horsemen de Tommy Lee Jones, présenté en compétition, western moderne féminin, par-delà la présence du cinéaste-acteur, avec récit à tiroirs et une Hilary Swank, paraît-il, bien en selle pour les grands honneurs. Autre favori de la course déjà digéré par la presse française : Deux jours, une nuit des frères Dardenne, doubles palmés d’or. Marion Cotillard serait, dit-on, sensationnelle dans cette histoire d’une ouvrière qui se bat pour garder son travail.

 

Thierry Frémaux, grand manitou de la Sélection officielle, doit justifier la présence de deux films américains seulement cette année en compétition, du genre : — l’offre était peu importante, mais ils se reprendront. On les aime toujours, etc. À côté du Tommy Lee Jones concourt Foxcatcher de Bennett Miller (auteur de Capote), adapté d’un fait divers sur un champion de lutte. Mais les États-Unis (très courtisés pour leurs vedettes et leur pouvoir) sont au poste plus qu’on pense. Maps to the Stars du Torontois David Cronenberg, satire du rêve hollywoodien, draine sur le tapis rouge Julianne Moore, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, etc., mais c’est le tout jeune interprète Evan Bird qu’on dit formidable.

 

L’oscarisé de The Artist, Michel Hazanavicius, a tourné en anglais avec distribution internationale The Search, qui se déroule durant la seconde guerre de Tchétchénie, autre histoire émouvante avec enfant rescapé du pire. Annette Bening et Bérénice Bejo sont de la distribution.

 

Ça ne manquera pas de belles dames en fleurs pour les télés, d’autant moins que le Français Olivier Assayas (Clean, L’heure d’été) dirige entre autres Juliette Binoche et Kristen Stewart dans Sils Maria, film dont la thématique du double semble balancer entre Persona et All About Eve.

 

Comme une femme, Jane Campion, palmée d’or pour La leçon de piano, préside le jury, il eût été malvenu de ne pas avoir de réalisatrices en compétition. Elles sont deux, fébrilement attendues. On apprécie ici la Japonaise d’une sensibilité exquise Naomi Kawase, qui revient avec Still the Water, fable sur les cycles de la vie et leur sens. Quant aux Merveilles de l’Italienne Alice Rohrwacher, sur une famille éloignée du monde qui s’ouvre soudain, les critiques français en parlent comme d’un bijou.

 

Hâte et attentes

 

Mais ils n’ont pas tout vu. Allons-y avec des attentes personnelles : Captives d’Atom Egoyan, parce que cette histoire de deuil et d’amitié nous le ramènerait au mieux de sa forme. Aussi Mr Turner du Britannique Mike Leigh, qui se serait littéralement plongé avec son acteur Timothy Spall dans l’univers du peintre de la lumière J. M. William Turner. Également Leviathan du Russe Andrey Zvyagintsev, auteur du chef-d’oeuvre Le retour, cette fois avec l’histoire d’un homme menacé de tout perdre. Et le Turc Nuri Bilge Ceylan, un des plus grands cinéastes contemporains, fort contemplatif. Son Winter Sleep, aux déchirements bergmaniens, devrait être sublime, mais long (3 h 15).

 

Après le Saint-Laurent de Jalil Lespert, très réussi (cet été en salles au Québec), un autre biopic du grand couturier, cette fois non autorisé par son ami Pierre Bergé, concourt à Cannes sous la direction de Bertrand Bonello : avec Gaspard Ulliel et Jérémie Renier. On est curieux de le voir.

 

Le Britannique Ken Loach, palmé d’or pour Le vent se lève, affirme signer son dernier film à travers Jimmy’s Hall. Située en 1932, cette histoire de tensions politiques en Irlande devrait lui offrir un chant du cygne collé à son univers d’éternel résistant, poing levé.

 

Jean-Luc Godard nous sert depuis longtemps des films alambiqués. Adieu au langage se veut un triangle amoureux servi sur métaphore. On a plutôt envie de voir Timbuktu du Mauritanien Abderrahmane Sissako (Bamako) ; oeuvre politique qui oppose islam fanatique et islam modéré. L’Afrique retrouve depuis quelque temps la cote à Cannes, et le continent est si agité qu’on a besoin des points de vue des cinéastes sans préjugés pour nous en parler. Tant que ce festival gardera sa vocation de miroir du monde, il gardera son âme par-delà ses tapis rouges.


Notre journaliste séjourne en France à l'invitation du Festival de Cannes.

***

Le comédien Lambert Wilson, 55 ans, aura les clés des cérémonies d'ouverture et de clôture du 67e Festival de Cannes, avec l'exercice toujours très attendu du discours inaugural, souvent l'occasion d'un vibrant hommage au 7e art. Il raconte comment il compte se démarquer de ses prédécesseurs.
 

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1 commentaire
  • Georges Larone - Inscrit 14 mai 2014 12 h 09

    Errata

    Le film de Tommy Lee Jones s'appelle The Homesman et non The Horsemen.