Arcand sur un sentier glissant

Denys Arcand et son équipe rencontraient les journalistes mardi, au lendemain de la première du Règne de la beauté.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Denys Arcand et son équipe rencontraient les journalistes mardi, au lendemain de la première du Règne de la beauté.

Lundi soir, les grosses légumes assises au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts pour la première du Règne de la beauté, de Denys Arcand, n’ont pas ovationné le film. Rarement a-t-on vu chic parterre, avec pléiades d’amis du cinéaste au coude à coude, accueillir plus tièdement une oeuvre aussi attendue. Le film a fait chou blanc. Passage à vide d’un Arcand qui largua un contenu scénaristique au profit d’images somptueuses. Fatigue ? Allez savoir…

 

Envolé, son regard aiguisé sur sa société en analyses sociohistoriques sous-jacentes. Ajoutez un parti pris esthétisant étranger à sa signature. Tout cela, il le revendiquait bien haut devant Le Devoir mardi après-midi, après sa conférence de presse : « Non il n’est pas question ici de critique sociale. J’ai signé mon oeuvre la plus contemplative, en allant dans la beauté,disait-il, en évitant le trash. C’est un choix que j’assume et c’est aussi ma façon de me réconcilier avec mon propre pays. » Voici l’envers de son précédent L’âge des ténèbres, auquel on avait reproché un regard d’extrême noirceur posé sur le Québec. Trop de lumière dérange aussi.

 

Où sont les brillants dialogues d’Arcand et les neiges d’antan, sa substance, ses personnages dessinés au scalpel, ses scénarios si articulés ? Il sourit. « Un cinéaste est toujours victime de ses autres films, surtout s’ils ont eu du succès. Le règne de la beauté n’est pas fait pour provoquer des ovations. C’est un film contemplatif. Dans le meilleur des cas, il suscitera la contemplation. » On le sent las. Des commentaires négatifs tombent déjà comme des couperets. Comment les ignorer ?

 

Quatre ans à mettre au monde ce film qui fut tourné entre Charlevoix, Toronto, Québec, Paris et Montréal. Sept millions de budget environ. Le règne de la beauté, d’abord baptisé Deux nuits,titre jugé trop réducteur, prendra l’affiche le 15 mai. Le lendemain du lancement du Festival de Cannes, où il ne fut pas sélectionné. On sent passer une onde de tristesse sur l’assemblée. Déception. Dans tous les sens du terme. L’oeuvre est glacée.

 

À l’écran, place à la vie prospère d’un jeune architecte Luc (Éric Bruneau) marié à la Française Stéphanie (Mélanie Thierry). Une maison magnifique qu’il a construite dans les hauteurs de Charlevoix, des parties de tennis, des soupers avec les amis dont une copine médecin campée par Marie-Josée Croze, des contrats qui commencent à affluer, que demander de mieux ? À Toronto surgit une jeune femme qui lui fait des propositions sexuelles (Melanie Merkosky). Deux nuits d’amour volées à la vie, donc. Mais à quoi aspirent vraiment les trentenaires du film ? Au bonheur ? À la réussite ? Et deux nuits, ça paraît bien mince.

 

« Je fais les films que je peux. Pas les films que je veux. Je voulais que les gars aillent à la chasse, sans avoir prévu les mille oies blanches de Cap-Tourmente, et la beauté de ce spectacle m’a surpris. Le film est esthétique à mon corps défendant. Le processus filmique m’a entraîné là. À La Malbaie, la maison, construite par Charles Côté, le fils de Michel, est toute petite, belle sous tous ses angles. On voit le fleuve, c’est magnifique. » Il en parle comme du film le plus difficile qu’il ait jamais fait côté structure, côté technique.

 

« Le métier d’architecte m’est apparu le plus proche de celui de réalisateur, avec des volets artistiques et pratiques, une équipe, etc. » D’où cet alter ego architecte d’une version rajeunie de lui-même. « Et qui n’a pas été déjà déchiré par deux amours contradictoires ? demande-t-il. Ça peut nous apaiser de le revivre à l’écran, en diminuant notre solitude. » Même si l’inspiration demeure pour lui un phénomène mystérieux, il précise greffer à ses scénarios des souvenirs personnels, transformés, imagination en sus. Toute fiction est omnivore.

 

 

Cynique, moi ?

 

 

Au long de sa prolifique carrière, et surtout dans le sillage de sa trilogie amorcée par Le déclin…, Arcand fut taxé de cynisme. « Mais je suis tanné du mot “ cynique ”, qui m’a été collé sur la peau. Je porte ici un regard plein de tendresse sur moi et mes amis à l’âge des personnages. Ils sont remplis d’espoir pour l’avenir. Ils veulent faire des choses. »

 

En une série de superbes cartes postales, le cinéaste du Déclin s’est enfermé à double tour dans une forteresse de beauté. Il avoue d’ailleurs s’être passionné pour l’architecture, les magnifiques maisons lumineuses de Pierre Thibault entre autres, qui fut consultant pour le film.

 

Le cinéaste précise avoir volontairement laissé des trous dans son histoire, notamment sur les causes de la dépression de Stéphanie ou de la maladie du menuisier. « Ces personnages vivent à la campagne, où les relations ont quelque chose de moins expressif, de plus secret qu’en ville. S’ils se mettaient à tout se raconter, ils ne pourraient plus souper ensemble et s’entraider. Mais devais-je peindre ici le portrait d’une génération ? Au total, les gens ne sont pas si différents d’une génération à l’autre. »

 

Les acteurs d’Arcand, dont Marie-Josée Croze et Éric Bruneau, évoquaient mardi le bonheur de travailler avec le cinéaste, qui les fait rire en plus. L’oscarisé des Invasions barbares rappelle à quel point ses films tournent autour de l’amitié, cruciale pour lui. « La plupart des comédiens avec lesquels j’ai travaillé sont devenus des amis pour la vie. C’est le sujet principal de mes films et je ne tourne qu’avec des gens avec qui je me sens bien. Mais dans ma trentaine, la sexualité était très importante. Elle l’est pour mes jeunes personnages aussi. »

 

Il rappelle avoir eu envie d’explorer hors de son cadre attitré. « On m’a demandé pendant la commission Charbonneau pourquoi je ne refaisais pas un film comme Réjeanne Padovani qui parlait de la même corruption étalée à la télé. Mais parce que je l’ai déjà fait, justement. Je préfère réaliser un film sur un gars et une fille à la campagne, avec des dialogues minimalistes. Voilà ! » Oui, mais…


 
14 commentaires
  • Daniel Lemieux - Inscrit 7 mai 2014 05 h 17

    Le film de trop ?

    Denys Arcand disait à « Tout le monde en parle » qu'il avait dû refaire le montage final avant de lancer le film et qu'il avait repensé son choix musical au dernier moment. Mauvais signe ?

    Les échos plutôt tièdes, polis, nous donnent l'impression que personne ne veut offenser le cinéaste, dont la notoriété est presque intouchable. Toute vérité n'est pas bonne à dire, mais si le film est décevant ou médiocre, il ne faut pas le cacher.

    Serait-ce le film de trop dans sa carrière auréolée de prestige, celui d'un réalisateur en fin de carrière, en manque d'idées nouvelles, dont le meilleur est tout simplement derrière lui ?

    • Claude Lachance - Inscrite 7 mai 2014 08 h 11

      Peut-être que le film n'est pas destiné aux ""grosses légumes"". je n'ai jamais entendu un(e) légume applaudir.

    • Guy O'Bomsawin - Abonné 7 mai 2014 09 h 50

      Il est rare que les oeuvres qui laissent grande place à la réflexion, les chefs-d'oeuvre en somme, ne suscitent que rarement le délire. S'il y a vacuité, peut-être est-ce dans la salle ?

    • Marc-André Le Tourneux - Inscrit 7 mai 2014 10 h 12

      Une belle occasion pour redescendre de son piédestal. Celui-à même qu'il s'est créé par narcissisme extrême...: " Je me suis rendu compte pour la première fois que je ne voterai jamais avec les gens. Je suis trop iconoclaste, trop particulier, ma pensée est trop différente. Ça ne sert à rien. Je ne fais pas partie de l’univers politique. C’est toujours resté comme ça.» Eille, vous faites partie de quoi au juste M.Arcand ? des grosses légumes ? Il est temps de retomber sur terre, le plancher des vaches, histoire de ne pas nous laisser sous cet arrière goût amer et désagréable de votre prétention... Le génie c'est autre chose que de l'auto proclamation médiatique.

  • Lise Bélanger - Abonnée 7 mai 2014 06 h 59

    M. Lemieux,

    Peut-être quentout simplement le film n'a ps été compris mou apprécié à sa juste valeur.

    Dans le films Les invasions barbares, il me semble qu'en général, les gens n'avaient pas vu le bel hymne à l'amour de la vie, à la beauté de la nature, ce qu'avais voulu démontrer Denis Arcand. C'est peut-être la même chose en ce moment.

    Peut-être le film a-t-il été compris au premier degré seulement.

    Avant d'être pessimiste, je préfère voir le film et me faire une opinion par moi-même.


    Je me permets de mentionner, que ce dont je suis tannée des québécois, c'est ce défaitisme avant même de penser à vaincre.

    • Daniel Lemieux - Inscrit 7 mai 2014 13 h 26

      Ni le « défaitisme » des Québécois ni le malin plaisir à dénigrer une oeuvre ne sont en cause ici.

      Devons-nous crier au génie si l'oeuvre n'a aucun intérêt en regard de ce qui se produit actuellement ?

      Il s'agit plutôt de mettre ce nouveau film en perspective dans l'ensemble de l'oeuvre du cinéaste, plutôt suffisant dans son attitude.

      On pardonne plus difficilement une oeuvre médiocre à un cinéaste de grand talent et un autre lecteur a judicieusement évoqué le « narcissisme extrême » de monsieur Arcand.

      Mais vous avez raison, il faut voir le film pour avoir une opinion éclairée.

  • Serge Lemay - Inscrit 7 mai 2014 07 h 16

    Systéme binaire

    Arcand raconte toujours de la même manière, ce qui a très bien servi pour le confort et l'indifférence n'est malheureusement pas une recette parfaite s'appliquant à une autre histoire, le oui et le non du vote référendaire se prêtait à cette forme narrative qu'il avait ponctué de quelques citations du Prince de Makiavel dans la bouche du personnage ésotérique et mystique interprété par Jean-Pierre Ronfart. Mais dans les oeuvres qui ont suivi ce film, ou le documentaire faisait place à des scènes de la vie quotidienne des intellectuels Québécois avec ce qu'il faut de perversité, ça pouvait faire un temps qui semble maintenant dépassé pour de bon. De vos films le public semble être au coton ! Heureusement on lui a invité l'écueil d'être à Cannes et de se faire ramasser par Dolan ...

  • Marc O. Rainville - Abonné 7 mai 2014 07 h 32

    Le film de trop ?

    Denis Arcand nous a donné Réjeanne Padovini, un formidable pamphlet dénoncant la mainmise de Cosa Nostra sur nos institutions. Il nous a également offert Stardom, une bleuette innofensive qui aura permis de nous familiariser avec la plastique superbe de l'actrice Jessica Paré. Le règne de la beauté se situe probablement entre les deux. Au mieux ?

  • Gilles Delisle - Abonné 7 mai 2014 07 h 38

    Le confort et l'indifférence!

    Vingt ans et plus après le tournage de ce film, alors qu'il était capable d'engagement social, Arcand incarne aujourd'hui parfaitement, le tître de son document vérité.

    • Claude Lachance - Inscrite 9 mai 2014 18 h 23

      vous semblez croire ce que rapporte quelqu'un qui a entendu dire que quelqu'un a entendu dire...que. Allez voir le film, sinon c'est jouer le vent contre le vide!