On revient toujours à Bogotá

Juan Andrés Arango est un cinéaste en mouvement, ressentant constamment le goût du voyage.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Juan Andrés Arango est un cinéaste en mouvement, ressentant constamment le goût du voyage.

Difficile de deviner que l’homme derrière La Playa D.C., son premier long métrage de fiction, a vécu à Vancouver, à Amsterdam… et à Montréal. C’est d’ailleurs ici que réside depuis six ans Juan Andrés Arango, Colombien natif de Bogotá, parcourant le monde dès l’adolescence, mais revenant toujours à ses origines latino-américaines.

 

Outre le fait qu’il s’exprime dans un excellent français, il est surprenant de constater, avant de le rencontrer, qu’il n’appartient pas du tout à la communauté qu’il observe avec attention, celle des Afro-Colombiens, « eux qui représentent 20 % de la population du pays, avec une culture très forte, mais que l’on ne voit jamais et dont on ne parle jamais », déplore le cinéaste.

 

À sa manière, il s’en fait l’ambassadeur, mais demeure avant tout l’ami des gens de ce quartier animé — et un peu dangereux — qu’il scrute ici, nouant des liens qui lui ont permis de pénétrer dans certains coins de Bogotá où s’aventurer seul n’est pas une option. Et encore moins avec une caméra « si ce n’est avec une grosse équipe, des rues bloquées, et trois voitures de police ». Il a préféré s’en remettre à son instinct de documentariste, et de directeur photo, sa caméra suivant souvent derrière leur épaule ses trois jeunes protagonistes, trois frères partageant la même misère, mais jamais les mêmes moyens pour s’en sortir.

 

Leur débrouillardise se déploie de toutes les manières : nettoyer des voitures, manier le rasoir pour des coupes afros ou simplement résister aux raclées des caïds de la drogue vendant de la camelote au plus jeune d’entre eux. « C’est une fiction, insiste Juan Andrés Arango, mais je me suis beaucoup inspiré de leur réalité, de leurs histoires. Après une longue série d’ateliers pour choisir les trois acteurs principaux, j’ai répété avec eux dans les lieux où nous allions tourner… mais ils n’ont jamais lu le scénario ! Avant chaque scène, je leur expliquais ce qui allait se passer, on improvisait, et on la tournait. »

 

Un monde meilleur

 

Les dangers de la rue, les ravages de la drogue, le racisme persistant : tout cela obstrue le paysage de ces jeunes Afro-Colombiens composant tant bien que mal avec la marginalité, réfugiés malgré eux dans la capitale après leur fuite de leur village à la suite des violences de la guérilla et des cartels de la drogue. Certains rêvent d’une autre fuite, vers les États-Unis, et ce n’est pas non plus sans risques. « James Solis, qui interprète le fils aîné, a vécu plusieurs fois comme immigrant illégal aux États-Unis, mais aussi au Panamá et dans les Caraïbes, toujours expulsé. Lui et tant d’autres risquent leur vie, mais ont-ils le choix ? Toutes les portes sont fermées pour les Afro-Colombiens. »

 

Juan Andrés Arango comprend ce désir de rejoindre un monde meilleur, mais déplore qu’il repose sur une illusion, voire une supercherie. « Les Afro-Colombiens ont une vision mythifiée des États-Unis, celle de la figure de l’American gansgter, très importante dans la culture et la musique hip-hop ; on célèbre la violence et la délinquance. Même les Afro-Colombiens qui réussissent aux États-Unis alimentent cette légende. »

 

Cinéaste nomade

 

À l’image de ses personnages, le cinéaste semble toujours en mouvement, par ses études en cinéma effectuées dans plusieurs villes étrangères, et un besoin constant de revenir en Amérique latine, pour la famille, mais aussi pour le travail. La Playa D.C. lui a d’ailleurs permis d’assouvir son goût du voyage puisqu’après la première dans la section Un certain regard à Cannes en 2012, la réception fut si enthousiaste que plus de 80 festivals l’ont sélectionné, « et ça continue ! », tient-il à préciser. Alors qu’il est en ce moment en train d’écrire un film choral se déroulant au Mexique, en Colombie et à Montréal, je lui souligne que son nomadisme allait bien finir par se refléter dans ses scénarios. « Vous avez raison : je suis un peu d’ici, un peu de là-bas… »

La Playa D.C. sera à l’affiche le vendredi 9 mai au Cinéma Beaubien à Montréal, à La Maison du cinéma à Sherbrooke et au Cinéma Cartier à Québec.