Julie Perron, semer la suite du monde

La cinéaste Julie Perron a mis quatre ans pour tourner Le semeur, le temps de laisser le projet respirer.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La cinéaste Julie Perron a mis quatre ans pour tourner Le semeur, le temps de laisser le projet respirer.

Portrait d’artiste mais aussi d’un cultivateur allumé, passionné, mi-poète mi-philosophe, en vraie cohésion de pensée ; l’homme sur l’écran s’appelle Patrice Fortier. Le semeur de Julie Perron, qui prend l’affiche vendredi, nous offre à travers lui un profil de héros à contre-courant de notre ère de vitesse et d’agriculture industrielle. Devant cet être qui cultive amoureusement des légumes rares et des semences du passé, elle lève son chapeau : « On n’a plus de poésie dans nos assiettes de nos jours. Il en met. »

 

Le tournage de ce film élégant s’est déroulé sur quatre ans avec des ellipses plus ou moins longues. Le temps de laisser le projet respirer, de creuser la relation de la cinéaste avec son sujet. Le semeur est un documentaire inspirant, libre, en envol. Kamouraska, avec son fleuve et sa lumière, participe à l’aventure.

 

Le Montréalais Patrice Fortier a vécu à New York, où il fut artiste de cabaret, et se prit alors de passion pour les jardins communautaires. Il créa plus tard L’Îlot fleuri à Québec, jardin communautaire pour les itinérants, les anciens prisonniers, les marginaux du macadam.

 

Son pouce vert l’a ensuite guidé sur une terre de Kamouraska, dans le Bas-du-Fleuve, où il a créé la Société des plantes. De courges en betteraves, avec des graines d’hier ou des semences rares aux noms poétiques, vendant ses légumes élevés avec amour dans les marchés, ses grains aussi sur Internet, cet amoureux d’un patrimoine agricole parfois issu de notre Nouvelle-France redonne vie à des végétaux étranges, en une démarche à la fois terrienne et quasi mystique.

 

« Patrice s’occupe de tout, explique la cinéaste. Il fait pousser les graines, et ça prend parfois plusieurs années avant d’obtenir un légume qui produit ses propres semences, et vend aussi, couvrant tout le cycle, avec une seule assistante et parfois des stagiaires qui viennent apprendre le métier à ses côtés. Car il est aussi pédagogue. »

 

« Les personnages à l’esprit libre, on ne les met pas en boîte, précise-t-elle. Il faut créer la confiance. J’étais venue pour comprendre, pour observer. La parole était moins importante que ses gestes, qui nous permettent d’entrer dans son monde intérieur au fil des saisons. » Si la caméra sur un trépied offre beaucoup d’images en tableaux, elle se met en mouvement pour capter les gestes de Patrice Fortier avec attention. « Il fait corps avec son univers artistique, ludique, mystique, et ses mains dans la terre se donnent des racines. Ses 175 sortes de plantes sont sa famille, avec pour chaque membre ses cycles d’arrosage particuliers. »

 

De l’art aux légumes

 

Parmi les documentaires précédents de Julie Perron : Mai en décembre sur le passage de Jean-Luc Godard en Abitibi, Lucie de tous les temps sur la grande dame de la Résistance française Lucie Aubrac, le portrait d’artiste Pierre Gauvin, un moine moderne, etc.

 

« J’avais beaucoup abordé au cinéma le temps, la mémoire, l’histoire, grande ou petite », dit-elle, cherchant à se rendre ailleurs, mais retrouvant la rencontre profonde avec un être d’exception, le moteur de sa création.

 

Dans Vivre avec la terre, court métrage sur une archéologue botaniste en Grèce qui travaillait avec des semences du néolithique, elle s’était intéressée aux espèces végétales disparues. « Qui sont ces gens qui veulent sauver un légume ? », s’est-elle demandé. De fil en aiguille, quelqu’un lui a soufflé le nom de Patrice Fortier. « Je ne pensais pas qu’il serait le sujet principal du film, mais au long du tournage, sa vision était si puissante qu’il s’est imposé. »

 

À son arrivée à Kamouraska, Patrice Fortier était le voisin de Rollande Labrie, octogénaire attelée depuis toujours à la culture des légumes traditionnels. Elle lui a donné le goût des semences anciennes.

 

Dans le film, Rollande raconte l’histoire merveilleuse d’une procession de la Fête-Dieu au cours de son enfance. Celle-ci avait dû passer à travers les champs de haricots, lesquels furent rebaptisés haricots Saint-Sacrement. L’équipe a créé pour la mémoire une procession du haricot plus païenne, avec déguisements et musique. Des enfants plantent ces haricots pour la suite du monde. Autre geste poétique : quand Patrice et ses amis, avec des bouquets d’angéliques sur la tête en rondes perruques, essaiment aux quatre vents.

 

Julie Ferron avoue avoir eu du mal à financer le film, mais elle tournait quand même, lui octroyant ce rythme précieux au fil du temps qui passe.

 

« Le jardin de Patrice est une métaphore du monde, conclut la cinéaste. Et ses gestes font pousser plus que des légumes, aussi des idées. »