Destins en transit

L’actrice portugaise Maria de Medeiros se glisse avec aisance dans la peau de l’Ukrainienne Maria Itaki.
Photo: Cinéma du parc L’actrice portugaise Maria de Medeiros se glisse avec aisance dans la peau de l’Ukrainienne Maria Itaki.

Maria de Medeiros affiche un parcours atypique, actrice d’origine portugaise dont la filmographie se moque des barrières de langue et de culture (Pulp Fiction, Le polygraphe, Poulet aux prunes), tournant souvent le dos aux aventures purement commerciales. Voyage au Portugal, du Brésilien Sergio Tréfaut, lui donne une fois de plus l’occasion de montrer une nouvelle facette de ses talents de caméléon tout en révélant un pan peu glorieux de son pays natal.

 

Contre toute évidence, elle se glisse avec aisance dans la peau d’une Ukrainienne, Maria Itaki, débarquant à l’aéroport de Faro sans pouvoir passer inaperçue : son incapacité à comprendre le portugais, ses vêtements provocants, ses incohérences sur son voyage à Lisbonne (pourquoi passer par Faro, alors ?) et un mari d’origine sénégalaise revendiquant un certificat de mariage écrit en russe jettent un doute sur ses motivations. En ce 31 décembre 1997, les autorités douanières (Isabel Ruth en incarne à la fois la rigidité et la compassion) voudraient bien se voir ailleurs mais ne prennent aucun risque en détenant Maria tout en malmenant Grego (Makena Diop), son conjoint, tel un simple criminel.

 

Ce triste épisode se déroule en moins de 24 heures et constitue un puissant révélateur des multiples difficultés qui jalonneront plus tard le parcours de cette femme. Sergio Tréfaut se concentre sur ce seul moment charnière d’une longue histoire d’errance, authentique et pourtant répétée à l’infini dans les aéroports du monde entier, épinglant l’absurdité et la froideur bureautiques du système de protection des frontières. Pour en offrir une vision à la fois angoissée et onirique, le choix de l’image en noir et blanc s’affiche dans une logique implacable tandis que le cinéaste confine sa caméra dans une suite d’espaces clos, de bureaux aseptisés, de corridors débouchant vers on ne sait où. Et comme pour accentuer le malaise, les lieux semblent résolument dépeuplés, comme si le tournage s’était déroulé à Mirabel…

 

Cette description d’un cauchemar bureaucratique se décline en plusieurs langues, les traductions laborieuses se télescopant, soulignant ainsi l’incapacité à établir un véritable dialogue, tous étant rongés par la colère, la suspicion ou la servitude devant des supérieurs que l’on ne voit jamais. Voyage au Portugal devient alors le symbole de la tour de Babel européenne, « reconstitution » d’un temps où les dérives paranoïaques face au terrorisme n’avaient pas encore atteint les sommets d’aujourd’hui. Cette incursion stylisée et pessimiste dans les arcanes de l’immigration se présente ici sur un mode intimiste, coiffée d’un titre d’une subtile ironie, à l’image de la démarche de Sergio Tréfaut.


Collaborateur
 

Viagem a Portugal (v.f. : Voyage au Portugal)

Réalisation et scénario : Sergio Tréfaut. Avec Maria de Medeiros, Isabel Ruth, Makena Diop. Image : Edgar Moura. Montage : Sergio Tréfaut, Mariana Gaivao. Portugal, 2013, 75 minutes. V.O. portugaise, russe et française avec sous-titres français. Au Cinéma du Parc.

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