Choc sous le soleil de minuit

L’expérience de tournage de Marianne Farley avec Marie-Hélène Cousineau a changé sa vision du monde.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir L’expérience de tournage de Marianne Farley avec Marie-Hélène Cousineau a changé sa vision du monde.

Le nom d’Igloolik, village du Nunavut, signifie « là où il y a des maisons ». La communauté de l’île de Baffin est petite. L’été, même sous le soleil de minuit, le froid glace les os des visiteurs, mais pas ceux des Inuits, qui en ont vu d’autres. Quant à Marie-Hélène Cousineau, elle a habité là-bas durant dix ans et réalisé un long métrage précécent, Before Tomorrow (Le jour avant le lendemain), en 2008.

 

La cinéaste-vidéaste lance cette fois Uvanga, en salle dès vendredi : « Première fiction contemporaine tournée au Nunavut », dit-elle. On s’en étonne. De fait, son Before Tomorrow revisitait déjà le passé réel et mythologique des Inuits, tout comme Atanarjuat et Le journal de Knud Rasmussen de Zacharias Kunuk, grand cinéaste inuit établi également à Igloolik.

 

Marie-Hélène Cousineau a fondé là-bas il y a 20 ans le collectif féminin Arnait Video avec les aînées Susan Avingaq et Madeline Ivalu. Le collectif a produit une quinzaine de documentaires et documents Web, en plus des deux longs métrages de Marie-Hélène Cousineau, coréalisés avec Madeline Ivalu. « L’idée de départ, dit-elle, était de tourner des documents vidéo pour aborder la culture inuite et rejoindre les jeunes, coupés des aînés et de la transmission. Au début, le cinéma était sur pellicule et la vidéo paraissait un média plus accessible. Mais j’aimais cette démarche activiste, esthétique, féministe, accolée à des codes dramatiques autres que ceux de l’Occident. »

 

Before Tomorrow se déroulait après l’arrivée des Blancs dans la toundra avec des microbes étrangers qui décimaient la population. « Mais pour Uvanga, j’ai proposé d’aborder la réalité contemporaine, sur une histoire de famille et l’introduction d’un personnage blanc, une femme, ayant déjà vécu là-bas. On perçoit le village aussi à travers ses yeux. » Le film est en anglais et en inuktitut.

 

Uvanga moi-même » en français) raconte le voyage d’Anna (Marianne Farley), une Montréalaise autrefois enseignante dans le Grand Nord, qui y eut une aventure avec un Inuit. Un fils naquit de cette union, Tomas (Lukasi Forrest), élevé à Montréal, désormais âgé de 14 ans. Elle l’entraîne à Igloolik en quête de ses racines, d’autant plus que son père vient de mourir dans des circonstances mystérieuses, où il apprendra à devenir un homme. « Mais la question du métissage est universelle. »

 

Marianne Farley a joué autant dans des films (La peau blanche de Daniel Roby) et téléséries (Les invincibles) francophones que du côté anglophone : (les émissions jeunesse Big Wolf on Campus, Vampire High, etc.). Elle déclare que ce tournage à Igloolik a changé sa vision du monde. « J’ai eu souvent honte d’être Blanche. On a coupé les Inuits de leur mode de vie, sans apprendre ce qu’ils avaient à nous enseigner. J’ai été surtout frappée par les différences face à la paternité et à la maternité. Les enfants vivent davantage en communauté et n’appartiennent pas à leurs parents. La grand-mère peut les élever autant que la mère, mais en corollaire, ils sont trop laissés à eux-mêmes, dans la nuit d’été, comme une société des enfants. »

 

Marie-Hélène Cousineau voulait entremêler les acteurs professionnels — Marianne Farley, Pakak Innuksuk (le chaman du Journal de Knud Rasmussen de Zacharias Kunuk), Madeline Piujuq Ivalu (la grand-mère dans Before Tomorrow), Peter-Henry Arnatsiaq (qui jouait le rival d’Atanarjuat) — et des débutants, dont Lukasi Forrest. « On avait envie de nouveaux visages avec une fraîcheur. Par ailleurs, plusieurs acteurs inuits devaient pour la première fois se mettre en bouche des dialogues anglais. Quant à Lukasi Forrest, interprète de Tomas, il vient du Nunavik et a reçu un choc culturel en rencontrant les gens du Nunavut, plus proches de leurs racines que ceux de sa communauté à Kuujjuaq. »

 

Marianne Farley dit avoir aimé travailler avec des gens possédant d’autres repères, parfois des non-professionnels, à travers les ajustements nécessaires. « Certains ne parlaient pas anglais, mais on se comprenait quand même. J’ai été déstabilisée, mais mon personnage aussi, car la femme que j’interprète veut garder le contrôle sur les agissements de son fils tout en étant obligée de le laisser aller. »

 

Des scènes quasi documentaires se sont greffées au scénario : un chasseur qui raconte comment il a tué un ours avec un marteau, de délicieux aînés placotant et rigolant au bord de l’eau, lors d’une douce soirée. « Aussi une vraie chasse au phoque, tué, découpé, mangé. La réalité doit pénétrer le film ; d’ailleurs, pour les Inuits, fictions et documentaires ont des limites mal définies. »

 

Elle a recherché une mise en scène minimaliste, adaptée au décor minimaliste de la toundra. « Un univers tout nu avec un gros spot qui s’appelle le soleil. Il y a un village, oui, mais beaucoup d’action se déroule sur la plage. Disons qu’Uvanga est un western northern. » Des scènes de prise de drogue et d’alcool sont montrées. Pas question de colmater le réel.

 

La cinéaste assure qu’Uvanga a été bien reçu à Igloolik. Les vieux se voyaient à l’écran et constataient à quel point leur mode de vie avait changé en 50 ans, mais le vrai lancement du film là-bas aura lieu le 25 avril. Au Canada anglais, ce sera en juin. « Côté spectateurs blancs, Uvanga constitue souvent leur premier contact avec la réalité inuite d’aujourd’hui. »

 

En ce moment, Marie-Hélène Cousineau finit un documentaire sur le suicide d’un ami dans la cellule d’une prison. Elle a rencontré les proches, les policiers, etc. « Mais on se fait bloquer beaucoup, constate-t-elle. La mort remonte à plus de deux ans et il y a encore enquête du coroner. » Sa prochaine fiction devrait se dérouler entre le Grand Nord et le Mexique, mais le projet se met doucement en branle et on n’en saura pas davantage.