Trente ans de Vues d’Afrique

« Il faut pelleter bien des nuages pour arriver à voir le soleil », aime répéter Gérard Le Chêne.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir « Il faut pelleter bien des nuages pour arriver à voir le soleil », aime répéter Gérard Le Chêne.

Difficile, quand on met au monde un festival montréalais avec les moyens du bord, de s’imaginer qu’il aura un jour 30 ans. Et puis, d’étincelles en inquiétudes, d’ascensions en turbulences, au fil du temps, ça y est. Gérard Le Chêne, le président fondateur de Vues d’Afrique, dont la trentième édition sera sur ses rails du 25 avril au 4 mai, regarde le chemin parcouru : « Vues d’Afrique est né dans un désert absolu d’information culturelle sur le continent et ses diasporas », résume-t-il.

 

La manifestation orchestre des événements toute l’année, mais son volet cinématographique, comportant aussi des films créoles, est le plus considérable hors Afrique.

 

Une centaine de productions sont au menu de cette trentième cuvée. En ouverture : le film d’animation Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, inspiré de la bande dessinée, et un hommage à l’actrice Aïssa Maïga, avec chansons et performances.

 

Des témoignages d’estime lui viennent de partout en cet anniversaire. « Il faut pelleter bien des nuages pour arriver à voir le soleil », aime-t-il répéter. Ce qui a commencé par une Semaine du cinéma africain à la Cinémathèque québécoise attirait une population montréalaise venue par ouverture d’esprit pour voir, pour connaître, évoque-t-il, en soulignant l’enthousiasme des jeunes, « toutes couleurs unies, comme dans la pub de Benetton ».

 

Précisons qu’également documentariste, Gérard Le Chêne avait été correspondant pour l’Associated Press en Afrique et qu’il connaissait le terrain. Depuis 2010, c’est sa fille Géraldine Le Chêne qui assume la direction générale de Vues d’Afrique, mais le fondateur de la manifestation demeure responsable du volet international. Son festival a affronté bien des orages. « En contributions annuelles fédérales, on a perdu 200 000 $. » Des organismes comme l’ACDI, qui les subventionnaient, sont carrément disparus.

 

La matière première posa aussi problème : « Longtemps en Afrique, même les grands réalisateurs, le Tunisien Férid Boughedir, le Sénégalais Ousmane Sembene, faisaient un film de temps en temps, en général pour les festivals internationaux, et leurs compatriotes leur reprochaient de ne pas s’adresser à eux. Les chefs opérateurs étaient Européens et les cinéastes passaient l’essentiel de leur temps en quête de financement en coproductions. Il y eut bien sûr de beaux films, ceux d’Abderrahmane Sissako, entre autres. » Ce cinéaste mauritanien (derrière En attendant le bonheur etBamako), sera en compétition au prochain Festival de Cannes avec Tombouctou.

 

Le fondateur de Vues d’Afrique salue l’avènement du numérique il y a une douzaine d’années. « Il a fait émerger un cinéma commercial populaire, dans lequel les gens se reconnaissent, produit souvent en français pour diffusion dans les pays voisins. L’industrie de Nollywood, au Nigeria, produit 2000 films par année, qui entremêlent le sexe, la violence, la sorcellerie, mauvais en général. Mais il y aura un écrémage, avec émergence des meilleurs cinéastes. »

 

Gérard Le Chêne reçoit cette année des représentants de plusieurs festivals, ceux de Namur, de Carthage et du FESPACO, festival de cinéma panafricain à Ouagadougou, au Burkina Faso, auquel Vues d’Afrique est jumelé.

 

En 30 ans, cette manifestation a beaucoup changé. Des sections sont apparues : comme Afrique Connexion, sur les oeuvres numériques. « L’avenir se jouera en s’arrimant davantage aux réseaux sociaux, mais la clientèle de Vues d’Afrique qui vient voir les films sur grand écran n’a pas vraiment vieilli chez nous. » De cela, il est fier aussi.