L’homme des arbres était un cinéaste

André Lavoie Collaboration spéciale
Frédéric Back a non seulement dessiné des arbres, mais en a lui-même beaucoup planté.
Photo: Source Artv Frédéric Back a non seulement dessiné des arbres, mais en a lui-même beaucoup planté.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement - Jour de la Terre

Le cinéaste d’animation Frédéric Back a toujours célébré, et dessiné, les beautés du monde, comme celles façonnées par les hommes. Il suffit d’admirer Illusion ?, Tout-rien,Crac !, L’homme qui plantait des arbres et Le fleuve aux grandes eaux. Or, celui qui nous a quittés le 24 décembre dernier à l’âge de 89 ans ne voyait pas toujours la Terre avec des lunettes roses…

Deux ans après sa naissance à Sarrebruck en Allemagne en 1924, Frédéric Back s’exprime déjà avec des crayons et entre vite en contact avec les splendeurs de la vie rurale et la grâce des animaux. Ses talents étaient multiples, mais son don exceptionnel pour le dessin et les remous de l’Histoire vont en décider autrement.

 

C’est ainsi qu’il sillonne une partie de la France avec ses parents avant la Deuxième Guerre mondiale, chaque arrêt dans chaque ville (Strasbourg, Paris et Rennes) devenant un jalon essentiel à l’apprentissage de sa future carrière d’illustrateur, de caricaturiste, de maquettiste et, bien sûr, de cinéaste d’animation. Or, ses préoccupations écologistes et son amour débordant pour la forêt n’ont pas fleuri à son arrivée au Québec en 1948 ou dans son modeste studio de Radio- Canada, là où il passera plusieurs décennies à élaborer patiemment ses petits bijoux animés. Les paysages de son enfance ont été saccagés par les horreurs de la guerre en Europe, et ce carnage marquera Back à jamais.

 

Cet homme qui a non seulement dessiné des arbres, mais qui en a lui-même beaucoup planté ne cachait pas son pessimisme à l’égard de ses semblables. Dans les pages du Devoir, en 2007, il s’exprimait sans détour : « J’ai toujours été révolté par la façon d’agir des humains. À bien des égards, je trouve que les animaux sont beaucoup plus raisonnables que les hommes. La violence animale est justifiée par la survie, alors que chez l’humain, il y a une rapacité et une barbarie tellement inutiles. »

 

Une vision sombre

 

Il a insufflé à tous ses films une vision sombre de la course effrénée du progrès, les eaux contaminées, les espaces arides et les cheminées d’usines se profilant aussi bien dans Illusion ?, Crac !, que dans Le fleuve aux grandes eaux. Mais Back ne militait pas seulement avec ses crayons Prisma ; il a oeuvré dans plusieurs organisations écologistes et participé à la fondation de certaines d’entre elles, dont la Société pour vaincre la pollution, ainsi que la Société québécoise pour la défense des animaux.

 

Cette fibre militante n’avait rien de flamboyant, car Frédéric Back affichait une certaine timidité, parlait d’une voix douce, et considérait avec un immense respect le travail des scientifiques. C’est pourquoi il avait approché le biologiste Claude Villeneuve, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, pour s’assurer de la véracité de ses affirmations dans Le fleuve aux grandes eaux, une collaboration qui allait se transformer en profonde amitié. Elle se conclura avec une préface signée Back dans le dernier livre de celui qui scrute aussi les changements climatiques, intitulé Est-il trop tard ? (éditions MultiMondes, 2013).

 

Claude Villeneuve ne tarit pas d’éloges à l’égard de cet artiste, que plusieurs confondent avec Elzéard Bouffier, le personnage inventé par Jean Giono et dont l’acteur Philippe Noiret narre les exploits dans L’homme qui plantait des arbres. C’est avec émotion qu’il se souvient de sa dernière conversation téléphonique : « Il m’avait dit : “Tant que je vivrai, je me battrai à vos côtés.” Il était déjà très malade, et pourtant, il n’a pas hésité à collaborer à mon livre. »

 

Leur complicité témoigne également d’un trait essentiel de la philosophie de Back. « Il ne travaillait pas de manière isolée, précise Claude Villeneuve. Il s’inspirait autant des poètes que des scientifiques, et reconnaissait la valeur de chacun. »

 

Hommages

 

On peut le voir faire l’éloge de son ami aujourd’hui disparu dans le magnifique documentaire de Phil Comeau Frédéric Back : grandeur nature. Le cinéaste, rejoint quelques jours après le vibrant hommage rendu à l’artiste à la Maison symphonique le 5 avril dernier, évoque avec émotion un homme consciencieux, mais aussi un être rempli d’humour. « J’étais en contact constant avec lui pendant le tournage sur les lieux de sa jeunesse,évoque Phil Comeau. Je tenais à fusionner ses dessins d’autrefois à des paysages les ayant inspirés et qui existent toujours, mais c’était parfois impossible de les filmer : ils étaient masqués par des arbres. Frédéric riait à tout coup ! »

 

Dans ce portrait qui récolte l’adhésion de tous les publics, et bien des prix au passage, Phil Comeau illustre à quel point Frédéric Back, ce double oscarisé, rallie autant les militants, les scientifiques que les cinéastes, ceux d’Hollywood comme ceux du Japon, un pays où ses admirateurs peuvent fondre en larmes devant lui.

 

Parions qu’ils sont encore inconsolables depuis son départ, mais l’oeuvre magistrale laissée derrière lui invite à l’engagement, au dépassement, avec une détermination obstinée. Frédéric Back n’en attend pas moins de nous.

 

Pour découvrir, ou redécouvrir, Frédéric Back :

 

- Frédéric Back : grandeur nature, documentaire de Phil Comeau disponible en DVD et en visionnement sur demande 

 

- Un site Internet sur l’homme et son oeuvre, supervisé par sa fille, Süzel Back-Drapeau.

 

- Projection des principaux films du cinéaste à la salle Claude-Jutra de la Cinémathèque québécoise le jeudi 24 avril à 18 h 30.

 

- Exposition en hommage au cinéaste dans le hall d’honneur de l’hôtel de ville de Montréal jusqu’au 27 avril. Entrée libre.

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