Voyage au bout de sa nuit

Lise Roy et Xavier Dolan, dans Tom à la ferme
Photo: Films Séville Lise Roy et Xavier Dolan, dans Tom à la ferme

Une voiture s’engage sur une route de campagne, puis dans un rang. Il fait gris, il fait triste. À la bande-son, une voix meurtrie, émouvante, entonne a cappellaLes moulins de mon coeur. Affres du manque, promesse de deuil. C’est d’ailleurs ce qui amène le conducteur, Tom, dans ce coin reculé du monde : la perte d’un être cher, d’un ami, d’un amant. D’un amour.

 

Désertée à son arrivée, la ferme où demeure la famille du défunt s’anime bientôt de la présence d’Agathe, la mère éplorée, et de Francis, le frère violent qui intime à Tom de ne rien révéler de l’homosexualité du disparu. Débute alors un dangereux pas de deux nourri par le sadisme du premier et le masochisme du second. Aimer, n’est-ce pas mourir un peu ?

 

Une toile se tisse autour de Tom, certes, mais on aurait tort de chercher à identifier une araignée. Tous les personnages, y compris Tom, ont leurs moments arachnéens. Tout est faux-semblant, fausse route, fausse piste.

 

Basé sur la pièce de Michel Marc Bouchard, Tom à la ferme est revenu de la Mostra de Venise avec le prix de la critique. On comprend pourquoi. Que voilà un long métrage réussi, à la fois accessible et singulier. Un thriller psychologique qui sent le soufre et le stupre. Un film où la virilité se conjugue au masculin pluriel. Une oeuvre où domination et soumission riment avec pulsion de mort. On devine le Jean Genet du Miracle de la rose et de Querelle de Brest, on discerne la Patricia Highsmith de Monsieur Ripley et de L’inconnu du Nord-Express. On reconnaît le Michel Marc Bouchard des Feluettes et du Chemin des Passes-dangereuses. On retrouve Xavier Dolan, celui de ses trois films précédents.

 

La continuité… hors des sentiers battus

 

Car si Tom à la ferme permet au cinéaste d’explorer de nouveaux rivages cinématographiques quant au ton, noir, et à la manière, celle que commande le suspense, ce quatrième film se révèle aussi une occasion d’approfondir des préoccupations récurrentes : le rapport à la mère, mais aussi une certaine haine ou un mal-être vis-à-vis de soi, et la résilience, déployée ou non, pour y remédier.

 

C’est sans doute le traitement réservé à ce dernier point qui contribue à rendre l’expérience que procure Tom à la ferme si satisfaisante, en cela que le cinéaste opte pour une fin ouverte à la fois honnête et, compte tenu de ce qui a précédé, logique. Un antihéros s’il en fut, Tom est hanté par la mort d’un amoureux dont il se rend compte qu’il ne savait pratiquement rien, mais surtout par ses propres démons, au premier chef sa manie de s’éprendre d’êtres narcissiques (le mort) ou cruels (Francis), un pattern qui trahit un penchant autodestructeur non assumé.

 

Tout est là, suggéré mais limpide, chaque profil psychologique esquissé puis fouillé par la grâce conjuguée de l’écriture, de la mise en scène et du jeu. Et la direction photo, tantôt naturaliste, tantôt éthérée, d’André Turpin (Incendies). Et la musique de Gabriel Yared (Le talentueux M. Ripley, tiens !), sinueuse et intoxicante, à l’image du tango éperdu auquel se livrent Tom et Francis.

 

Plus que la somme de ses parties

 

Bien plus que le récit angoissant d’un séjour cauchemardesque dans une belle-famille dérangée, Tom à la ferme raconte un voyage intérieur, celui d’un jeune homme qui se place lui-même dans une situation inextricable dont il devra néanmoins trouver le moyen de se sortir s’il désire continuer de vivre. C’est d’ailleurs là le dilemme, le seul vraiment, auquel Tom est confronté. Souhaite-t-il vivre tel qu’il est ou non ? Heureux qui ne s’est jamais posé la question.

 

Une note au sujet de la grammaire cinématographique que le cinéaste déploie d’un long métrage à l’autre et dans laquelle on se plaît à repérer, là Almodóvar, Ozon ou Visconti, ici Hitchcock. C’est sans doute le propre du cinéphile boulimique que de projeter des références et des influences dans les films qui l’enthousiasment. Ainsi prête-t-on au cinéma de Xavier Dolan mille clins d’oeil et inspirations, la plupart démentis par l’auteur qui, on le comprend, voit mal comment l’on peut percevoir dans son oeuvre quelque chose qu’il n’y a pas mis, quelque chose qu’il ne connaît pas, en l’occurrence (« On surestime ma culture cinématographique », confie-t-il).

 

Or, justement, si un tel exercice — grisant pour qui se passionne de cinéma — est possible, c’est d’abord et avant tout parce que la proposition est suffisamment dense et riche de possibles pour soutenir un regard d’abord ébloui, pénétrant, puis réflexif. Il en résulte des perceptions uniques, comme autant de communions cinéphiles, qui échappent au créateur. C’est le lot des artistes de talent. C’est celui de Xavier Dolan.
 

Tom à la ferme

Réalisation : Xavier Dolan. Scénario : X. Dolan, Michel Marc Bouchard, d’après sa pièce. Avec Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal, Lise Roy, Évelyne Brochu. Image : André Turpin. Montage : X. Dolan. Musique : Gabriel Yared. Québec, 2013, 105 minutes.

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