Louis Cyr écrase ses concurrents

Micheline Lanctôt a reçu le Jutra hommage dimanche pour l’ensemble de sa carrière comme actrice et réalisatrice.
Photo: La Presse canadienne (photo) Peter McCabe Micheline Lanctôt a reçu le Jutra hommage dimanche pour l’ensemble de sa carrière comme actrice et réalisatrice.

Le drame biographique de Daniel Roby a remporté huit Jutra, dont ceux du Meilleur film et du Meilleur acteur, à l’issue d’un gala où la bonne humeur ne parvenait pas à dissiper l’inquiétude sous-jacente

On ne l’a jamais nommée, mais la « crise du cinéma québécois » planait dense et sombre au-dessus de la 16e Soirée des Jutra, laquelle ne fut pas avare en surprises. Ainsi, Louis Cyr : l’homme le plus fort du monde, de Daniel Roby, désigné Meilleur film, avec Meilleur acteur pour Antoine Bertrand, et Gabrielle, de Louise Archambault, primé pour sa réalisation et son scénario, ont-ils coiffé au poteau Le démantèlement, de Sébastien Pilote, que plusieurs donnaient gagnant catégories film, réalisation et acteur, en l’occurrence Gabriel Arcand.

 

Sympathiques, mais coincés avec du matériel comique inégal, Pénélope McQuade et Laurent Paquin ont fait ce qu’ils ont pu dans une tâche réputée ingrate. Les meilleurs moments ? L’hommage senti à Micheline Lanctôt, stupéfaite et heureuse de la présence de son ancien compagnon et réalisateur de L’apprentissage de Duddy Kravitz, Ted Kotcheff ; l’ovation spontanée à Claude Robinson ; les remerciements tour à tour drôles    et poignants d’Antoine Bertrand ; le discours de Guillaume Cyr, Meilleur acteur de soutien pour Louis Cyr.

 

« Vive le cinéma, vive le Québec, vive le cinéma québécois. Allez voir nos films en salle : ça s’appelle le cinéma québécois, pas le DVD québécois. Le jour où y aura juste des Transformers à l’affiche, ça va être plate en sacrament », a-t-il lancé. Ce faisant, le comédien a pointé l’éléphant dans la pièce.

 

Car si elle n’a jamais été mentionnée franchement, la fameuse crise du cinéma québécois se trouvait manifestement au coeur des préoccupations du gala. À preuve : cette ode aux « salles obscures » et, initiative plus maladroite, ces témoignages demandés à des vedettes internationales (Vanessa Paradis, Vince Vaughn, Dustin Hoffman, Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal) destinés à rappeler que nos cinéastes ont du talent. Malaise.

 

Des choix surprenants

 

On attendait Pierrette Robitaille comme Meilleure actrice pour son tour de force de retenue dans Vic + Flo ont vu un ours. Elle est repartie avec la statuette. On ne voyait pas comment celle de la direction photo pouvait échapper à Michel La Veaux, derrière la lumière exquise du Démantèlement. Il l’a eue.

 

On souhaitait à Denis Côté le prix du scénario pour son vénéneux Vic + Flo ont vu un ours, Ours d’argent à Berlin. Celui, émouvant, de Gabrielle a triomphé, là comme dans les catégories du montage, de l’actrice de soutien (très juste Mélissa Desormeaux-Poulin), de la mise en scène, ainsi qu’en tant que film s’étant le plus illustré hors du Québec. Sinon, Louis Cyr a régné en maître : film, acteur, acteur de soutien, costumes, coiffures, maquillages, direction artistique, son.

 

Supérieures, les qualités cinématographiques du Démantèlement, une relecture aussi libre que fine du Père Goriot, sélectionné à Cannes d’où il est de surcroît revenu avec un prix pour la qualité de son écriture, n’ont pas été reconnues.

 

Se rassurer collectivement

 

Avec huit Jutra sur onze nominations, Louis Cyr a vraiment décroché la timbale. C’est un film du reste bien fait à tous égards, et surtout interprété avec force conviction par Antoine Bertrand, né pour jouer ce rôle dont on ne peut que se réjouir qu’il lui ait valu le Jutra du Meilleur acteur (comme Jack Nicholson, Gabriel Arcand évolue dans une classe à part, hors les distinctions).

 

Louis Cyr est un bon film, parfois très bon. Mais un grand film ? Le meilleur de l’année ? Les chroniqueurs n’ont pas fini de commenter ce choix-là. Pourtant, recul aidant, on se demande s’il pouvait en aller autrement.

 

En effet, Louis Cyr, ou les hauts faits d’un héros d’ici — trop rares au cinéma —, tombe à point nommé. Voilà un homme parti de rien qui, en temps de crise, a su s’illustrer et, plus important encore, inspirer ses semblables.

 

Louis Cyr, avec ses « plus de 4 millions de dollars » au box-office « en temps de crise », constitue un baume pour une industrie cinématographique aux abois. En lui décernant, hormis le Billet d’or qui lui revenait d’office, le Jutra du meilleur film, les membres votants ont-ils cherché, inconsciemment, à se rassurer eux-mêmes ?

 

À présent que les Jutra ont été distribués et que la poussière de paillettes est retombée, on peut se demander si l’enjeu véritable de la 16e Soirée des Jutra en était un d’ordre artistique, ou thérapeutique.

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