Portrait de Lars von Trier en nymphomane

Il y a fort à parier que les versions non expurgées de Nymphomaniac volet 1 et volet 2 ne prendront jamais l’affiche en salle, sinon dans un festival, même s’il est théoriquement question d’une distribution en deux temps. Force est donc d’évaluer le diptyque écourté de scènes pornos et philosophiques jugées excessives ou non montrables.

Les deux films, qui ne font qu’un aux yeux du cinéaste danois de Breaking the Waves et de Dogville, sont dans leur facture très différents, un peu comme son précédent Melancholia paraissait divisé en segments distincts.

Et ceux qui courront voir un film porno — plusieurs scènes de pénétration sont frontales — seront à la fois servis et peu émoustillés, tant l’entreprise se révèle cérébrale, surtout dans la seconde partie. « Cosa mentale », disait Casanova à propos de la sexualité. Ici, une nymphomane autoproclamée mais frigide (Charlotte Gainsbourg) se confie à un être qui se juge asexué. Le plaisir n’est donc pas au menu, seulement sa quête effrénée, jamais atteinte.

Divisé en chapitres, conçu comme une oeuvre romanesque du XIXe siècle, avec la structure classique de deux étrangers mis en présence, l’un racontant sa vie à l’autre, truffé de références littéraires (mais le romanesque n’a pas les mêmes codes au septième art, et le procédé lasse), le film doit beaucoup à Sade (autant dans ses discours que dans ses corps à corps), à Sacher-Masoch et à Genet, entre autres, mais aussi de références cinématographiques, de Tarkovski à James Bond, en passant par Buñuel et toute l’oeuvre de Von Trier. Ce projet fou, gavé, se mord peut-être la queue dans son ultime mise en abyme, mais il aura cherché à traquer dans tous les coins et tous les replis des corps les causes de l’insatisfaction humaine. Car, ici, la chair est triste, et ceux qui accusent Lars von Trier de provocation gratuite se leurrent. Il se cherche et s’égare avec une douleur palpable, empêtré comme son héroïne dans l’écheveau judéo-chrétien qui l’étrangle. Le projet est admirable, et le produit explose en plusieurs voies, certaines sans issues.

Joe est découverte rouée de coups dans une ruelle l’hiver par Seligman, un bon samaritain qui la soigne, l’écoute et l’héberge. Les aventures de la dame aux milliers de partenaires sont livrées en flash-back comme une anti-Justine sadienne, responsable de son sort, mais pétrie de remords luthériens, religion dominante au Danemark.

Le premier volet, la jeunesse de Joe, avec ses incarnations plus jeunes jouées par Maja Arsovic et surtout Stacy Martin dans sa version adolescente, comporte des fulgurances, des jeux de caméras et de cadrages magnifiques, beaucoup plus intéressants que les épisodes pornos, froids et répétitifs. La scène la plus forte est jouée par Uma Thurman, en épouse trompée sur crise de jalousie anthologique. Mais la poésie des images nous éblouit parfois, comme dans Antichrist. Si Shia LaBeouf joue l’amant principal, il ne brille guère. Charlotte Gainsbourg, en figure d’immolation, est l’actrice qui porte tout au long Nymphomaniac, comme Stellan Skarsgärd en faire-valoir inspiré qui digresse à l’infini, en une perpétuelle et bizarroïde Philosophie dans le boudoir.

Le second volet, mis à part l’humour d’une scène où Joe se retrouve entre deux Africains qui l’ignorent, n’est que douleur en marche et théories toujours alambiquées de Saligman, en quête d’une métaphysique des âmes et des corps. Cette plongée de Joe dans la détresse, après tentative de bonheur conjugal, se nourrit de sadomasochisme, avec scènes très violentes, d’une relation trouble avec une jeune fille à débaucher (comme dans Les liaisons dangereuses de Laclos) jouée de façon très convaincante par Mia Goth. D’autres interprètes, tel Jean-Marc Barr en homme aux tendances pédophiles dévoilées, sont non crédibles. Tout et son contraire s’agitent dans son maelström. Avec des morceaux musicaux, souvent sublimes, où trône Wagner.

Misogyne, le cinéaste danois, selon le reproche récurrent qu’on lui adresse ? Lars von Trier tente une réhabilitation féministe malvenue, car Joe, c’est lui, comme Madame Bovary était Flaubert. Il ne prétend guère offrir de réponses aux questions qu’il lance en l’air, d’où l’entrelacs du scénario aux nombreux culs-de-sac. Von Trier se contente d’errer avec son héroïne torturée dans les dédales d’un inconscient ravagé par une culpabilité assumée et sans remède. Double film imparfait, audacieux, malheureux, d’un damné cérébral incapable d’abandon, dont la confession exaspère ou bouleverse, c’est selon, mais qui, dans son autobiographie intérieure de courage désespéré à la Don Quichotte, livre des lambeaux palpitants de son âme.

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Nymphomaniac 1 et 2

Réalisation et scénario : Lars von Trier. Avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgärd, Stacy Martin, Shia LaBeouf, Christian Slater, Maja Arsovic, Uma Thurman, Willem Dafoe, Mia Goth. Image : Manuel Alberto Claro. Montage : Molly Marlene Stensgaard. 1er volet : 117 minutes ; 2e volet : 124 minutes.