La métamorphose

Quand elle a appris que son frère Ariel avait eu les jambes broyées dans un accident de travail, Laura Bari s’est envolée en Argentine. Elle lui a tendu une petite caméra pour qu’il se filme au besoin.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Quand elle a appris que son frère Ariel avait eu les jambes broyées dans un accident de travail, Laura Bari s’est envolée en Argentine. Elle lui a tendu une petite caméra pour qu’il se filme au besoin.

Laura Bari est une documentariste follement vivante et stimulante. Québécoise née à Mendoza, en Argentine, celle à qui on devait Antoine, film généreux et mystérieux, à la frontière des genres, sur une jeune aveugle en traversée de miroirs, livre un nouveau documentaire d’artiste, Ariel, sur son frère amputé des deux jambes qui s’en bâtit de nouvelles.

 

Elle vous dira que leurs liens familiaux n’ont aucune importance, puisqu’elle est partie jeune de la maison et aura au fond peu connu son cadet. « Mais, réflexion faite, je ne me serais pas donné les mêmes contraintes s’il avait été un étranger : ne pas dire qui sont ses parents, ses références, choisissant plutôt des paysages éloquents pour en témoigner. J’avais un lien de confiance privilégié aussi. »

 

Quand elle a appris que son frère Ariel avait eu les jambes broyées dans un accident de travail, Laura Bari s’est envolée en Argentine. Elle lui a tendu une petite caméra pour qu’il se filme au besoin. Sur dix ans, elle est venue cinq fois le voir et tourner le film après la catastrophe, le temps venu. « Ariel était un beau géant qui regardait les gens de haut et dut les voir ensuite de bas dans sa chaise. Pour sa métamorphose, je me suis inspirée du sens de la mythologie. Hercule aussi est descendu chez les mortels. » La cinéaste filmait toute seule ou avec une petite équipe.

 

« Ariel a commis des erreurs après l’hôpital, constate-t-elle. Il a été macho avec sa compagne, qui a fini par le quitter. Il s’est montré violent avec ses filles. Mon frère peut aller dans le sens de la manipulation. C’était à moi de trouver comment présenter ses peurs, ses rages, ses désirs. »

 

Fabriquer ses jambes

 

Mêlant des situations hypothétiques, lui offrant un départ à l’écran et peut-être un nouveau dans sa vie, Laura Bari proposa à cet homme, un inventeur ayant étudié en techniques de mécanisation par ordinateur, de fabriquer ses jambes, après que ses premières prothèses lui eurent causé trop d’inconfort. Il a choisi de créer un modèle hydropique.

 

Laura Bari a créé parfois des décors surréalistes, des sculptures de jambes, des chorégraphies dans le désert. « Car je fais aussi un cinéma expérimental, avec mises en scène. C’est ma façon de m’exposer. Mon but, c’est d’élargir la frontière entre le réel et l’imaginaire, usant de la métaphore dans la métamorphose. Comme dans Antoine, il est question d’une personne qui use de son intelligence émotionnelle et intellectuelle pour se refaire. Je parle de quête intérieure, de conscience de soi. »

 

Le langage du cinéma est lié au développement de ses projets scientifiques. « La mise en action à travers la construction de jambes s’est déroulée sur trois ans. »

 

À d’autres occasions, le documentaire agit de façon frontale, filmant une crise violente de cet homme amputé, révolté.

 

« Je suis fière de certains moments captés ; comme les deux filles qui parlent des hommes à la cuisine, mais aussi d’avoir montré un homme qui surmonte les obstacles. Il fallait qu’il veuille retrouver son identité à travers son projet de création. Ariel passait deux ou trois heures par jour en physiothérapie pour se mettre en forme. Sinon il n’aurait pu enfiler les nouvelles prothèses. Ça l’a mené à prendre un engagement afin de trouver un sens à sa démarche. »

 

Quand Ariel a vu le film, en salles vendredi prochain, il lui a dit : « C’est super, mais je ne suis plus le même homme. » Leurs chemins bifurquaient, doublement enrichis.