Jouer sa vie

Dans le film Les garçons et Guillaume, à table !, Guillaume Gallienne tient le double rôle de la mère et du fils.
Photo: Films Séville Dans le film Les garçons et Guillaume, à table !, Guillaume Gallienne tient le double rôle de la mère et du fils.

Les cinq César coiffant Les garçons et Guillaume, à table ! dont celui du meilleur film, font encore jaser dans les chaumières de l’Hexagone. Étonné, Guillaume Gallienne par son triomphe, éclipsant La vie d’Adèle ? « La France est si particulière, répond-il. Et les comédies si rarement primées. Ça m’a ravi. »

 

Douce revanche du rire, mais celui de Gallienne est nimbé de tragédie, avec en fil de trame, sa jeunesse. Ce premier long métrage constitue une variation sur les clichés et les préjugés entourant l’identité sexuelle. Prétexte également pour plonger dans l’univers de la haute bourgeoisie : « Un milieu qui manie en maître l’art de l’ellipse et change de décors sur un claquement de doigts, ce milieu où j’ai eu la chance de grandir. »

 

Sociétaire à la Comédie-Française, il avait au départ reçu carte blanche pour monter un spectacle. Le one man show nourri de sa vie, dans lequel il s’offrait tous les rôles, fut un franc succès. Cent représentations et l’envie d’en tirer un film depuis le premier jour.

 

Les garçons et Guillaume, à table !,il l’a voulu le plus intime et le moins impudique possible.

 

« Sept ans : un cycle désormais bouclé », résume-t-il. Sept années à porter sur les planches et au cinéma, l’histoire de sa jeunesse. Avoir eu pour mère cette femme admirée, adulée, qui désirait une fille et en fit endosser le rôle à son cadet, peut causer certains troubles identitaires… Il se crut homosexuel. Ce cri : Les garçons et Guillaume, à table ! lancé avant les repas, témoigna d’un abîme entre lui et ses frères. Mais l’envoyait-on en vacances dans un bled perdu d’Espagne ? Il croyait entrer de plain-pied dans une comédie d’Almodóvar. L’expédiait-on dans un collège anglais ? Guillaume Gallienne se voyait sur l’écran pluvieux et guindé d’un James Ivory. Ainsi naissent les poètes et les humoristes.

 

« Ni la pièce ni le film n’ont été pour moi une catharsis, explique-t-il. Les psychiatres avaient déjà tenu ce rôle-là. » D’ailleurs, à force d’endosser son propre personnage à tous les âges, il devint à ses yeux quasi abstrait. « Mon jeu était plus personnel en Pierre Bergé [dans le film Yves Saint Laurent de Jalil Lespert]. Ici, le “ je ” est celui du narrateur, comme Proust, qui m’a emmené à l’écriture. La mémoire fait ce qu’elle veut du réel. L’élasticité spatio-temporelle de La recherche m’a libéré des fils dramaturgiques. »

 

Sur les planches, incarner tous les rôles lui pesait à la longue. « Je n’aime pas jouer seul. Ça me rend trop précis et habile. » Dans le film, il tient le double rôle de la mère et du fils, un point c’est tout et déjà beaucoup. Cette mère « aimée dans sa pudeur et son humour, si attachante et bouleversante ». Plus tard, il lui montrera les épreuves du film. « Elle se marrait avec moi. »

 

« J’ai voulu tourner une fiction théâtrale, avec de très gros plans et un cadre presque fixe,précise-t-il. Le personnage est allongé, passif et plus il se lève en se débarrassant des étiquettes, plus le théâtre et le cinéma se rejoignent. J’aime casser les frontières entre comédie et tragédie. »

 

Bientôt de retour au théâtre pour jouer Lucrèce Borgia dans la pièce de Victor Hugo et reprendre le paresseux Oblomov tiré du roman de Gontcharov, il poursuivra l’écriture du scénario plus dramatique de son prochain film. « L’histoire est tirée de la vie d’une amie, qui a grandi volets clos dans un milieu rural, où ses parents parlaient peu et ne recevaient personne. Elle a manqué ensuite de mots pour se défendre. Il y aura peu de dialogues et ça me forcera à l’humilité », rigole-t-il.

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