Quand le diable est dans les détails (visuels), selon le directeur artistique Patrice Vermette

Le directeur artistique Patrice Vermette
Photo: Regard sur le court métrage au Saguenay Le directeur artistique Patrice Vermette

Dans la série estivale « Aux vues avec… », des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentaient un film en prenant pour angle leur spécialité, un métier à la fois. Le Devoir y revient le temps d’un entretien « hors série » réalisé dans le cadre de Regard sur le court métrage au Saguenay.

La 18e édition de Regard sur le court métrage au Saguenay va bon train après avoir été lancée jeudi par Robert Lepage, qui dévoilait Thomas en première mondiale. Entre deux programmes, on prend le pouls de l’équipe au quartier général de l’hôtel Chicoutimi. C’est en ces lieux rappelant vaguement le film Shining que se déroulent les activités spéciales du festival, telle la rencontre avec le directeur artistique Patrice Vermette qu’anime la collègue du Voir Manon Dumais. Curieux, on s’est entretenu avec Patrice Vermette un peu avant son cours de maître, question d’avoir un avant-goût.

 

En quoi consiste le métier de directeur artistique?

 

Quand on me fait parvenir un scénario et que je le lis, il y a des images qui prennent forme dans ma tête ; elles se donnent à moi — c’est exactement comme quand on lit un roman. Je pige alors dans ma banque de photos personnelles, j’en cherche d’autres sur Internet, et j’essaie de définir les personnages avec ça. Où vivent-ils ? Dans quel genre d’environnement ? Le type d’architecture ; tout. Évidemment, je discute du scénario avec le réalisateur et on l’examine sous tous les angles […] Y’a différents types d’implication. Y’a des gens qui « livrent » le décor. Moi, je préfère m’impliquer à fond. Je travaille donc en étroite collaboration avec le cinéaste, avec le créateur de costumes, et le directeur photo, qui joue lui aussi un rôle clé dans la facture visuelle du film, au niveau de l’éclairage cette fois.

 

Le directeur artistique est donc, grosso modo, responsable de tout l’aspect «physique» de la facture d’un film?

 

Oui. Je dessine tous les décors et je détermine ce qu’on y met, et pourquoi. Les couleurs, les textures… Je dessine aussi le papier peint qu’il y a sur les murs, le cas échéant [pour l’anecdote, Patrice Vermette a la réputation d’être un maniaque absolu du détail].

 

Prenons l’exemple récent de Prisoners, le thriller de Denis Villeneuve relatant l’enquête que mènent en parallèle un flic et le père d’une fillette kidnappée, pour lequel vous avez conçu la direction artistique. On n’est pas dans l’opulence de The Young Victoria, le drame historique de Jean-Marc Vallée, un de vos complices de longue date. On se trouve ici dans du contemporain en apparence banal, mais tout ce qu’on voit a été choisi, non?

 

Effectivement. Dans le cas de Prisoners, j’ai lu le scénario puis je me suis rendu à Terrebonne, sur la Rive-Nord, parce que je me suis dit que si ce film-là se faisait dans le coin de Montréal, Terrebonne serait le cadre d’action idéal. Une ville non pas sans passé, mais qui a connu une évolution un peu tout croche. On y retrouve des maisons de toutes les époques, du début du siècle, des années 1940, jusqu’aux développements immobiliers impersonnels d’aujourd’hui. Il y a une dimension chaotique à tout ça. On peut facilement perdre ses repères. Ça me paraissait une façon idéale de représenter le motif du labyrinthe qui se trouve au coeur de l’intrigue. Or, dans le scénario original, ce n’était pas du tout ça. Le contexte était celui d’une petite ville idyllique de la côte est américaine. Ça me semblait gros ; c’était un piège à éviter selon moi. Bref, quand j’en ai parlé avec Denis et que je lui ai expliqué ce que cette histoire-là évoquait dans mon esprit, il m’a confirmé qu’on partageait la même vision [de fait, le tournage a eu lieu dans la petite ville de Conyers, dans le comté de Rockdale, en Géorgie].

 

Le décor, les accessoires, l’environnement en somme : tout cela informe inconsciemment le spectateur sur le personnage. C’est « montre-moi où tu habites et je te dirai qui tu es », en quelque sorte.

 

Exactement. Prenez la maison qu’habitent Hugh Jackman et Maria Bello, dont la plus jeune est enlevée. C’est un intérieur très masculin. La raison en est que le personnage du père joué par Hugh est un être contrôlant. C’est SA maison. SA famille. Sa femme lui a donné ce pouvoir-là ; elle lui a confié le volant. C’est pour ça que la scène où elle l’accuse de ne pas les avoir protégés alors qu’il avait toujours dit qu’il le ferait est si puissante. Bref, leur foyer reflète cette dynamique. C’est plus brut, plus dur. À l’inverse, lorsqu’on se rend chez leur couple d’amis interprétés par Terrence Howard et Viola Davis [dont la fille disparaîtra également], là on a affaire à un décor, un environnement, plus équilibré entre les pôles masculin et féminin, et ça, ça nous renseigne sur la vie des propriétaires. Maintenant, si on regarde du côté du personnage de Melissa Leo, dont le fils est suspecté d’avoir enlevé les fillettes, elle habite une maison plus ancienne — issue de la vague des années 1940, pour revenir à mon repérage à Terrebonne. C’est un peu laissé à l’abandon. Il y a cette vieille voiture dans la cour. On peut en déduire que c’est quelqu’un qui vit dans le passé, qui habite là. C’est le genre d’aspects que j’essaie de mettre en relief. Le décor et les accessoires fournissent des indices, donnent des clés de lecture.

 

Cette précision dans l’approche doit grandement aider les acteurs?

 

Quand un comédien met le pied dans un décor pour la première fois et qu’il me dit qu’il vient de comprendre quelque chose par rapport à son personnage, c’est le plus beau compliment qu’on peut me faire.

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