Le choc de deux solitudes

L'action de Maïna se déroule sur le territoire québécois, il y a 700 ans.
Photo: Isabelle Dubois L'action de Maïna se déroule sur le territoire québécois, il y a 700 ans.

Il faut oublier notre langue, notre culture, nos repères, et remonter loin dans le cours de l’histoire, pour plonger dans l’univers de Maïna, le long métrage de Michel Poulette, qui prend l’affiche le 21 mars sur les écrans du Québec. L’action se passe il y a 700 ans, soit juste avant le contact avec les Européens. Maïna, une jeune Innue promise à un homme qu’elle n’aime pas, quitte son village pour retrouver un enfant qui lui a été confié, mais qui a été enlevé par des Inuits.

 

Le film explore donc la peur de l’autre, qui se manifeste à travers le choc entre ces deux cultures, l’une innue et l’autre inuite. « Ce que j’aimais là-dedans, c’était l’affrontement de deux cultures », dit Michel Poulette, rencontré alors qu’il lançait son film dans le village inuit de Kuujjuaq, au Nunavik. C’est d’ailleurs à Kuujjuaq que la deuxième partie du film, qui se passe surtout dans la communauté inuite, a été tournée. La première partie, qui met en scène la communauté innue, est tournée à Mingan.

 

« Et ce qui était intéressant, c’est que je me rendais compte que c’étaient deux cultures d’ici, mais qu’on ne connaissait pas », dit Poulette.

 

Alors que le cinéma québécois s’ouvrait sur le monde, avec des films comme Inch’Allah par exemple, Poulette saisit l’occasion de tourner un film sur des cultures méconnues ayant pourtant évolué ici, au Québec.

 

Le film est basé sur le livre du même nom, que Dominique Demers a écrit il y a une quinzaine d’années. Après avoir lu le livre, il entreprend des démarches dans diverses communautés autochtones.

 

« Je voulais avoir des spécialistes de leur culture qui pourraient m’en parler », dit-il. Le chef de Mingan, Jean-Charles Piétachau, s’intéresse à son projet. « Il voyait là un héritage à laisser à ceux qui suivent et un coup de chapeau à ceux qui nous ont précédés », dit Poulette.

 

Il faut dire que le film est entièrement tourné en langues autochtones, l’innu et l’inuktitut, avec une narration en français ou en anglais. « Certains cinémas ont voulu avoir seulement la version doublée, en français ou en anglais », précise Judith Dubeau, d’Ixion Communications, qui assure la promotion du film.

 

Le comédien Peter Miller, qui joue le rôle du premier amoureux, innu, de Maïna, y a vécu l’occasion de se réapproprier la langue innue de sa mère et de sa grand-mère. « J’ai suivi des cours avec Joséphine Bacon », dit-il. Pour Ipellie Ootoova, un Inuit originaire de Pond Inslet, au Nunavut, qui joue le rôle de Nataq, le second conjoint, inuit, de Maïna, l’expérience a été l’occasion de reprendre des études sur sa culture et sa langue, à Ottawa. Il a aussi dû apprendre un dialecte inuit autre que celui qu’il parle dans sa communauté.

 

La distribution, qui est entièrement autochtone, compte aussi le désormais célèbre Natar Ungalaq, originaire d’Igloolik, qui a aussi joué, entre autres, dans Atanarjuat, de Zacharias Kunuk, et dans Ce qu’il faut pour vivre, de Benoît Pilon. Le rôle-titre est pour sa part assuré par la comédienne Roseanne Supernault, originaire d’une communauté métisse des Prairies, en Alberta. Le scénario est signé par Pierre Billion.

 

Une émotion préhistorique

 

Dominique Demers raconte que l’idée de cette histoire a germé il y a plus de 15 ans, alors qu’elle visitait un musée à Lyon. « Je me suis retrouvée dans le musée des textiles, raconte-t-elle. Dans une petite antichambre, il y avait un lutrin, un globe de verre et un bout de tissu qui aurait appartenu à une femme vivant il y a 7000 ans, raconte-t-elle. J’ai vécu une émotion préhistorique. » Demers a la vision d’une jeune femme vêtue de fourrure et courant sur un cap rocheux.

 

L’idée fait son chemin dans la tête de l’auteure de sonder la préhistoire québécoise. « Et là, je me suis dit : si elle venait de chez nous ? À la bibliothèque, avec mes enfants, j’ai pris un livre sur la préhistoire et les caribous. J’étais sûre qu’elle chassait le caribou », dit-elle.

 

Dominique Demers fait des recherches intensives et se consacre à son projet pendant deux ans. « La folie que j’ai eue, c’est la même qu’a eue Michel Poulette » quand il a fait le film, dit-elle.

 

Elle découvre que les Innus et les Inuits sont arrivés sur le territoire qu’on appelle aujourd’hui le Québec lors de deux migrations différentes, survenues à des milliers d’années d’intervalle.

 

« Il y a eu des migrations différentes et ils se sont rencontrés », dit-elle, ajoutant que cette découverte lui a aussi procuré une émotion intense. « Je n’avais jamais entendu parler de cela à l’école. »

 

« Les Innus sont arrivés en premier », raconte-t-elle. Entre les deux groupes, il y aurait eu des guerres, entre autres autour de pierres qu’on trouvait dans la baie de Ramah.

 

« Les pointes de flèche, c’était important, dit-elle. Ils pouvaient se battre pour une pierre, peut-être pour des valeurs spirituelles, mais aussi à cause de notions de dureté et de porosité. »

 

« L’histoire de Maïna, c’est une histoire qui aurait pu exister. » Dans le film, l’histoire a été modifiée pour répondre aux exigences cinématographiques. « Le film ne trahit pas Maïna », dit Demers.

 

Les communautés innue et inuite ont investi chacune 2 millions de dollars dans la production du film Maïna.


Notre journaliste a séjourné dans le Nord à l’invitation d’Équinoxe Films.