La danse, l’amour puis la spiritualité

Une scène tirée de Une Chaise pour un ange, qui aborde l’univers des Shakers.
Photo: Source Fifa Une scène tirée de Une Chaise pour un ange, qui aborde l’univers des Shakers.

Voici revenu le Festival international du film sur l’art, FIFA pour les intimes. Le rendez-vous a réussi à fidéliser son public, et plusieurs ne manqueraient pour rien au monde ce mariage de tous les arts avec le septième. Du 20 au 30 mars, 270 films donc, issus de tous les horizons, viennent éclairer des biographies d’artistes, des univers culturels méconnus, ou moins connus qu’on ne le croyait.

 

Jeudi, le coup d’envoi du rendez-vous sera donné à l’Auditorium du Musée des beaux-arts par deux films, reprogrammés par la suite. Ils valent le détour mille fois, tant l’art n’est jamais si bien servi qu’avec des films qui constituent eux-mêmes des oeuvres d’art.

 

Off Ground de Boudewijn Koole, des Pays-Bas, oeuvre muette à deux personnages, est une chorégraphie sur le lien tantôt osmotique, tantôt fracturé entre une mère (la danseuse québécoise Louise Lecavalier) et son fils (Antoine Masson). En guise de décor : une table, des chaises et un mur bleu texturé, écran de nos projections intérieures. Tous ces mouvements d’abord lents, dans l’oeuf invisible qui abrite les deux personnes, deviennent danse des rapprochements, des détachements, jusqu’à la noyade de la mère bientôt sauvée des eaux. Jeux de regards et de mains, communion et incommunicabilité, passages de l’ailleurs à l’ici sont le fruit du travail harmonieux entre le chorégraphe Jacob Ahlbom et le cinéaste, entre les deux danseurs interprètes aussi. Et ce visage de Louise Lecavalier, sous sa maturité nouvelle, paraît plus émouvant que jamais.

 

Éblouissante esthétique

 

L’admirable long métrage Une chaise pour un ange, du Québécois Raymond St-Jean, se révèle une pure oeuvre d’art sur plusieurs points de vue, avec plongée fascinante dans un univers que plusieurs d’entre nous connaissaient peu, celui des Shakers, communauté protestante radicale ayant fui la Grande-Bretagne au XVIIIe siècle pour s’établir en Nouvelle-Angleterre. En communauté de biens, astreints au célibat, donc incapables de renouveler leur secte autrement qu’à travers des conversions, les derniers Shakers sont installés dans le Maine, dans le village de Sabbathday, voués à un mysticisme qui colore toutes leurs occupations.

 

Mais l’art s’en mêle, car depuis leur avènement au XVIIe siècle, les Shakers dansent, chantent et se révèlent des architectes et des ébénistes de haut niveau. Les lignes pures de leur mobilier ont influencé le style scandinave si dépouillé. Quant à leurs chants polyphoniques aux accents divins, ils semblent issus du choeur des anges. Ironie du sort : les Shakers ne visent pas la beauté mais l’harmonie des chants, avec un niveau de conscience d’éveil et la fonctionnalité du mobilier quant au reste. Leur esthétique éblouit pourtant, en particulier celle de leur église de 1790 doublée d’une aire de danse, avec plancher possédant les mêmes résonances qu’une peau de tambour, où le claquement des pieds devient percussion.

 

Le chorégraphe finlandais Tero Saarinen marie ces chants aux mouvements de ses danseurs à travers la création Borrowed Light, qui s’est produite un peu partout. Les danseurs ont des costumes inspirés de ceux des Shakers en vie monacale, et il les fait, pour les besoins du film, évoluer dans ces décors shakers à la fois modernes et anciens, ouverts et raffinés.

 

Tout est envol, autant à travers ces chorégraphies éblouissantes qu’à travers les chants magnifiques, comme les lignes sublimes des bâtiments et des pièces inondées de lumière naturelle. Le documentaire nous en apprend aussi sur les Shakers, communauté où les sexes et les races vivent sur un pied d’égalité. Un musicologue, Joel Cohen, vient étudier les partitions de leurs chants, avec souvent des notations médiévales sur des chansons du XVIIe siècle, la plupart jamais enregistrées. Quant au mobilier skaker, il est très prisé des collectionneurs, et on comprend que, faute de nouveaux adeptes enclins à vivre leur austérité, l’héritage de cette communauté, dont les membres entraient en transes chamaniques, sera surtout artistique, avec à la clé une quête de spiritualité, perceptible dans leurs objets quotidiens les plus humbles. Dans le film aussi.

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