Je est un autre

Jake Gyllenhaal dans une scène d’Ennemi.
Photo: Films Séville Jake Gyllenhaal dans une scène d’Ennemi.

Ce film mystérieux, le premier de Denis Villeneuve réalisé en langue anglaise, avant Prisoners, enchante comme exercice libre d’un cinéaste à la veille de se frotter à la grosse machine américaine. Lauréate de cinq Écrans canadiens, dont celui de la meilleure réalisation, cette adaptation du roman du Portugais nobélisé José Saramago, une incursion dans la psyché d’un professeur d’histoire, est transposée dans la ville de Toronto. Le thème du double, ici version soft de Dr Jekyll and Mr. Hyde, hante la littérature et le cinéma, ouvrant sur le côté soleil, côté ombre d’une personnalité.

 

Jake Gyllenhaal, l’acteur de Brokeback Mountain que Villeneuve fera rejouer dans Prisoners, incarne les deux personnages, avec de subtils changements de personnalité, sur le fil du rasoir. Cette mystérieuse et au départ incompréhensible gémellité, découverte par le professeur d’histoire Adam dans un film de série B où le sosie est figurant, entraîne la quête et l’affrontement de l’autre (scène puissante dans une chambre d’hôtel) mais aussi, ce qui est plus habile, à travers les compagnes respectives des deux hommes. Car Adam a une maîtresse (la Française Mélanie Laurent, pure figure de fantasme, en mode dureté), avec qui l’union bat de l’aile, tandis que le double en moto, à la carrière moins florissante, vit avec son épouse enceinte jusqu’aux yeux (Sarah Gadon, primée aux Écrans canadiens), beaucoup plus humaine et complexe que l’autre.

 

Les femmes sont au centre du film, côté désir en érosion, côté amour dont la pérennité fait peur, aussi à travers la mère, en quelques scènes parfaitement incarnée par Isabella Rossellini : bon sens et ouverture d’esprit, dénouant vite fait l’énigme du fils à la double vie. Adam est-il maître de lui-même, régi par celles qui l’entourent ou par une dichotomie entre sa raison et ses sens ? Identiques, les deux mâles marchent sur les pas de la femme de l’autre, avec regard de suspicion de l’épouse et abîme de l’identité kaléidoscopique au milieu.

 

Qu’il s’agisse symboliquement parlant du même homme, le cinéaste cherche à peine à le voiler. Adam est placide, Anthony est pétri de pulsions érotiques et violentes. Quant au titre Ennemi, il renvoie à la dualité de tous les humains, surtout les cérébraux, trop coupés de leur sensualité. Dans les méandres de ce dédale, une seule tête de l’être bicéphale doit triompher. Mais l’être bicéphale se dédouble aussi, car les deux femmes constituent aussi les deux faces d’une même médaille.

 

Denis Villeneuve maintient habilement le fil de sa tension tout au long du film, usant d’effets spéciaux pour créer des chocs, manipulant son monde à travers une mise en scène de vertige. Des symboles arachnéens surgissent (absents du roman de Saramago), la poésie des rêves prend le relais, le tout porté par la musique grondante, la trame sonore habitée, la caméra d’hypnose de Nicolas Bolduc, qui nous entraîne dans un univers à la fois réel et décalé. La joute tient du thriller, entre énergie trouble, chausse-trappes, échos à l’univers de David Lynch, narration déconstruite, mais le San Francisco d’Hitchcock n’est pas loin dans la personnification des décors aussi.

 

Hommage à Cronenberg, cinéaste emblématique de Toronto, Enemy explore la métropole ontarienne avec une grâce trash du plus bel effet, qui la rend soudain excitante et inquiétante, son architecture insolite, un nuage de pollution l’entourant comme pour l’isoler, poussant le spectateur à s’y perdre. Le film pose des questions sur la possibilité ou l’impossibilité de mener de front deux relations amoureuses à travers une forme joyeusement déjantée et ludique, communicative de bout en bout.

 

Exercice libre du cinéaste Denis Villeneuve, Ennemi plonge dans les méandres de la dualité.
 

Enemy (Ennemi)

Réalisation : Denis Villeneuve. Scénario : Javier Gullón, d’après le roman de José Saramago. Avec Jake Gyllenhaal, Sarah Gadon, Mélanie Laurent, Isabella Rossellini. Image : Nicolas Bolduc. Musique : Danny Bensi et Saunder Jurriaans. Montage : Matthew Hannam. Canada, 90 minutes.