Moi et l’Autre

Outre leur métier, Gabriel et Marcel Sabourin partagent une curiosité essentielle : savoir ce qui se passe dans la tête des autres. « Il y a certainement de ça dans le métier d’acteur : un désir de voir le monde à travers d’autres yeux que les siens. »
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Outre leur métier, Gabriel et Marcel Sabourin partagent une curiosité essentielle : savoir ce qui se passe dans la tête des autres. « Il y a certainement de ça dans le métier d’acteur : un désir de voir le monde à travers d’autres yeux que les siens. »

Acteurs, scénaristes, dramaturges, etc., Marcel et Gabriel Sabourin seront les invités de Regard sur le court métrage au Saguenay samedi à l’occasion d’un cours de maître filial consacré à la création.

Le festival Regard sur le court métrage au Saguenay s’ouvre officiellement ce jeudi soir. Parmi les activités spéciales de cette 18e édition : un cours de maître avec Marcel et Gabriel Sabourin. Tous deux acteurs et scénaristes passionnés, entre autres choses, le père et le fils discuteront de création en général, et de jeu en particulier. Le prétexte ? La première du court métrage Le danger du chocolat, réalisé par la comédienne Geneviève Rioux, bru de Marcel Sabourin et conjointe de Gabriel Sabourin, qui a scénarisé le film, en plus d’y jouer.

 

Que peut-on attendre de cette Causerie avec les Sabourin ? « Aucune idée ! » de déclarer Marcel Sabourin en éclatant de rire. « Vous savez, quand on confie un micro à mon père, il n’y a pas lieu de s’inquiéter », de rappeler Gabriel Sabourin. Et de fait, sitôt le magnétophone enclenché, le premier ne fait pas mentir le second. Aperçu d’une conversation très libre tenue autour d’un lunch au Café du Nouveau Monde, rue Sainte-Catherine.

 

« En m’en venant à l’instant, j’ai été saisi par une vieille obsession à moi, commence Marcel Sabourin. Je regardais les passants autour de moi, et je me disais “Bonyeu que j’aimerais ça, pour un milliardième de seconde, être dans leurs têtes, voir à travers leurs yeux, ressentir ce qu’ils ressentent”. » Une « vieille obsession » qui remonte à l’enfance et qui se nourrit d’un autre champ d’intérêt : la médecine.

 

« On ne peut pas enseigner un art [Marcel Sabourin enseigne à l’École nationale de théâtre et à l’INIS] sans s’intéresser à la notion de créativité. On ne peut pas s’intéresser à la notion de créativité sans se pencher sur le fonctionnement de l’esprit humain. On ne peut pas se pencher sur le fonctionnement de l’esprit humain sans s’intéresser un peu à la médecine », résume-t-il.

 

Sur le jeu

 

Pour un milliardième de seconde, être dans leurs têtes… Mais n’est-ce pas justement là l’une des caractéristiques principales du métier d’acteur, celle, non seulement de pouvoir vivre la vie d’un autre, mais d’accéder à une psyché complètement différente de la sienne ? « Se confronter à des situations, à des pensées et à une vision du monde qui ne sont pas les siennes : c’est probablement pourquoi on fait ce métier-là, subconsciemment », approuve Marcel Sabourin.

 

« Ça me fait penser à cette anecdote sur Stanley Kubrick et son film Eyes Wide Shut, intervient Gabriel Sabourin, qui a hérité de la belle affliction de son paternel. C’était ça le point de départ : cet homme qui devient presque fou à force de vouloir savoir ce que pense sa conjointe, à vouloir connaître ses fantasmes, ses secrets. Ce constat que malgré le fait qu’ils partagent tout le reste, le quotidien, il y a cette petite bulle qui reste inaccessible. À une autre échelle, il y a certainement de ça dans le métier d’acteur : un désir de voir le monde à travers d’autres yeux que les siens. Ce qui est paradoxal, au bout du compte, c’est qu’on revient fatalement à soi, à cause du corps. Quand tu joues, tu n’as pas le choix de passer par ton corps. »

 

« Le corps, c’est le creuset, note Marcel Sabourin. Pour ce qui est de Kubrick, c’est beau, comme prémisse. J’aimerais avoir une compréhension profonde des femmes. Comme acteur, on a essentiellement accès qu’à notre sexe. »

 

Sur l’écriture

 

Cette limite a-t-elle contribué à le pousser vers l’écriture ? De fait, n’est-ce pas là une manière encore plus efficace de fréquenter l’âme et l’esprit d’autrui ? Lorsqu’on écrit, en effet, on ne s’astreint pas à un seul personnage : on en crée une galerie. Qu’y a-t-il de plus intime que le rapport entre un créateur et sa créature ?

 

« C’est vrai en maudit », s’exclame Marcel Sabourin, qui a notamment coscénarisé le magnifique J.A. Martin photographe, par ailleurs l’une de ses compositions les plus mémorables face à Monique Mercure, prix d’interprétation à Cannes dans le rôle de sa conjointe déterminée.


« Dans l’écriture, tu peux aller plus loin, renchérit Gabriel Sabourin, qui vient de scénariser le très beau film choral Miraculum. Par exemple te mettre dans la peau d’une jeune fille en étant homme, comme Shakespeare dans Roméo et Juliette. Le jeu ne peut aller là. Seule l’écriture permet ça. »

 

En les regardant tous les deux, père et fils, côte à côte, on se dit que, à défaut d’être parvenu à entrer dans celui de l’humanité tout entière, Marcel Sabourin a quand même réussi à léguer une part de son bel esprit à sa progéniture. En effet, deux de ses quatre fils oeuvrent en création : Gabriel, comme acteur et scénariste, et Jérôme, comme directeur photo. Et les deux autres ? Ils sont devenus médecins.