Imputabilité existentielle

La comédienne Marilyn Castonguay dans Miraculum
Photo: Films Séville La comédienne Marilyn Castonguay dans Miraculum

Prendre un avion, ou pas. En apparence simple, ce choix révèle des ramifications existentielles insoupçonnées dans Miraculum, le nouveau film de Daniel Grou (plus connu sous le nom de Podz), l’un des cinéastes québécois les plus intéressants du moment. Étrangers à l’insoutenable légèreté de l’être, les personnages qui peuplent son univers reflètent la part sombre de l’humanité à laquelle ils succombent (Les 7 jours du talion, Minuit, le soir), ou à laquelle ils désirent s’arracher (10 1/2, L’affaire Dumont), parfois à tâtons (19-2).

 

Miraculum représente pour l’heure la quintessence de cette vision du monde non pas noire, qui cède au nihilisme, mais plutôt soucieuse, car engageant une part d’empathie. C’est donc un regard à la fois exempt de jugement et plein de sollicitude que le cinéaste pose sur son petit théâtre, un assortiment de duos à la dérive.

 

Lui (Robin Aubert), homme d’affaires prospère mais joueur compulsif, se défait et se refait au casino en attendant de prendre l’avion avec sa conjointe. Elle (Anne Dorval), dépressive, essaie en vain de se tenir loin de la bouteille dans leur demeure trop vaste, trop blanche. Lui (Xavier Dolan), électricien témoin de Jéhovah, se meurt d’une leucémie mais refuse la transfusion qui pourrait le sauver. Elle (Marilyne Castonguay), sa fiancée, infirmière dévote, remet en question ses croyances. Lui (Julien Poulin), barman au casino, entretient une liaison grisante avec une femme mariée. Elle (Louise Turcot), tiraillée entre le mariage et l’aventure, s’interroge sur la suite. Comme cet exilé de retour au pays (Gabriel Sabourin) et ce frère (Jean-Nicolas Verreault) qui lui enjoint de repartir.

 

Dans les ténèbres…

 

Ambitieux, ce récit choral imaginé par l’acteur Gabriel Sabourin n’est pas sans évoquer certaines propositions de Robert Altman, Chassés-croisés en particulier. Un entrelacs de fils narratifs en apparence disparates, puis tissés de plus en plus serré, la trame de Miraculum constitue ainsi un microcosme. La galerie de personnages y prend valeur de genre humain.

 

Clinique, et proche en cela de la manière Michael Haneke, la mise en scène multiplie les travellings avant très lents qui guident subtilement le regard du spectateur, l’invitant à examiner non seulement l’individu, élément central du cadre, mais aussi, et peut-être surtout, son environnement, souvent d’une banalité anxiogène.

 

Certes, la maîtrise technique de Daniel Grou est célébrée, à raison, depuis ses premières réalisations « signées » à la télévision québécoise, qu’il a largement contribué à réinventer. Cela étant, on ne saurait trop insister sur son instinct très sûr avec les comédiens. Dans Miraculum, il tire une interprétation uniformément admirable de sa distribution quatre étoiles.

 

… la lumière

 

Tous sont à la croisée des chemins. Tous doivent faire un choix entre l’action et l’inaction, entre la prise en main et la prise en charge — au propre ou au figuré. Or l’incertitude guette, quoi qu’on fasse. Non, il n’est point de bonheur garanti. Il n’est point de miracle. D’où l’importance de ne pas compter là-dessus, semble souffler l’auteur.

 

C’est en tout cas la conclusion à laquelle arrive l’infirmière témoin de Jéhovah en commettant un acte d’autodétermination qui la voit passer de flamme gracile à phare. Une lumière émouvante émane du regard immense de Marilyn Castonguay, dont le personnage incarne tout le dilemme au coeur de Miraculum.

 

Prendre un avion, ou pas ? Partir ou rester ? Et si l’important n’était pas tant la décision que l’on prend que sa capacité ultérieure d’assumer celle-ci ? Le scénario a l’intelligence de laisser le spectateur trouver sa propre vérité.

 

Car Miraculum est un film profond, à ne pas confondre, de grâce, avec « lamentard », le néologisme à la mode. Le public québécois, si élusif par les temps qui courent, lui donnera-t-il sa chance ? On l’espère. Ardemment.

 

Victor Hugo écrivait : « Il y a deux manières de passionner la foule au théâtre : par le grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit l’individu. » Au cinéma, Miraculum conjugue les deux.
 

Miraculum

Réalisation : Daniel Grou. Scénario : Gabriel Sabourin, D. Grou. Avec Marilyn Castonguay, Xavier Dolan, Robin Aubert, Anne Dorval, Gabriel Sabourin, Julien Poulin, Louise Turcot, Jean-Nicolas Verreault, Gilbert Sicotte. Photo : Claudine Sauvé. Montage : Valérie Héroux. Québec, 2013, 113 minutes.

1 commentaire
  • Réjean Martin - Abonné 2 mars 2014 16 h 27

    vous avez été indulgent

    vous avez été indulgent, M. Lévesque. Bien que je ne crois pas, comme Martin Bilodeau que c'était là un film-pensum; mais ça manquait de vraisemblance. Et quelle est l'histoire ? Celle d'une conversion ? D'une désillusion ?