Hayao Miyazaki, l’oeuvre faite homme

Une image du film Le château ambulant, présenté à la Mostra de Venise en 2004.
Photo: Source Studio Ghibli Une image du film Le château ambulant, présenté à la Mostra de Venise en 2004.

Dévoilé à la Mostra de Venise, le long métrage d’animation Le vent se lève, à l’affiche le 28 février, constitue la dernière offrande de Hayao Miyazaki au septième art. Retour sur la filmographie d’un maître du cinéma d’animation traditionnelle, dont l’héritage peut se comparer sans rougir à celui de Walt Disney.

Le vent se lève est un drôle d’oiseau cinématographique : un drame biographique animé, en l’occurrence. De l’enfance à l’âge adulte, on y suit le parcours de Jiro Horikoshi, l’ingénieur en aéronautique japonais qui conçut autrefois les chasseurs bombardiers Mitsubishi A6M, mieux connus sous le surnom de «chasseurs Zéro». En apparence, le sujet colle mal à l’univers fantaisiste et aux valeurs antimilitaristes du cinéaste Hayao Miyazaki, qui a pourtant décidé d’en tirer son chant du cygne.

 

Pour mémoire, les chasseurs Zéro furent utilisés lors de l’attaque de Pearl Harbor ainsi que lors de frappes kamikazes. D’où la surprise pour quiconque fréquente la filmographie de Miyazaki, lui qui, dès ses débuts, proposait, avec des films tels Nausicaä de la vallée du vent et Laputa : le château dans le ciel, des allégories pacifistes.

 

Né en 1941, Miyazaki passa sa petite enfance à fuir la guerre, ses ravages et ses famines. Ceci expliquant cela, dans chacun de ses longs métrages (Princesse Mononoké en tête, chef-d’oeuvre qui le révélera à l’Occident, en 1999), il présente les forces militaires sous un jour défavorable, leurs technologies apparaissant dangereuses tant pour l’homme que pour l’environnement. Il s’agit là du second cheval de bataille de Miyazaki : l’écologie, dont il est l’un des chantres les plus notables avec Frédéric Back, dont il admirait d’ailleurs le travail.

 

Autre parti pris marqué ? Le féminisme. Que ce soit dans les films déjà cités ou encore dans Mon voisin Totoro et Kiki la petite sorcière, les héroïnes miyazakiennes prennent le pas sur les héros. Qu’elles soient fillettes ordinaires ou guerrières, elles sont toujours vives, volontaires et courageuses. Leurs péripéties s’inscrivent dans des récits d’apprentissage (celui de la gamine privée de ses parents dans Le voyage de Chihiro ; celui de l’adolescente métamorphosée en vieille dame dans Le château ambulant), voire d’émancipation (celle de la petite Ponyo dans la relecture darwinienne de La petite sirène qu’est Ponyo sur la falaise). Selon Miyazaki, « les sociétés qui valorisent les femmes réussissent mieux ».

 

À cet égard, le cinéaste n’hésite pas à être en porte-à-faux avec les valeurs traditionalistes de son pays. Cette indépendance d’esprit lui inspira des sujets — et des angles — peu populaires auprès des studios établis, dont le mythique Toei, où il fit ses classes à partir de 1963, puis chez A-Pro et enfin Nippon Animation, où il fut promu réalisateur en 1978. Las d’essuyer des refus, il réalisa de manière indépendante Nausicaä de la vallée du vent, qu’il avait auparavant fait paraître en manga (bande dessinée japonaise). Sorti en 1984, ce film relatant la lutte d’une jeune femme pour mettre fin à la guerre qui ravage son monde et préserver ce qu’il reste de la nature connut un triomphe.

 

Si bien que, l’année suivante, Miyazaki cofonda le studio Ghibli avec Isao Takahata (Le tombeau des lucioles). D’autres animateurs se joignirent à eux, mais ce furent les longs métrages de Miyazaki qui remportèrent les succès les plus retentissants. Princesse Mononoké et Le voyage de Chihiro fracassèrent des records d’assistance au Japon, le second dépassant même, avec des recettes de près de 300 millions de dollars canadiens, celles de Titanic. Du jamais vu.

 

Prolongement du studio destiné au public, le musée Ghibli dessiné par le cinéaste ouvrit ses portes en 2001 (pour l’anecdote, le réalisateur privilégie encore là une approche peu orthodoxe en ne permettant la venue que de 200 visiteurs par jour). Dans l’intervalle, Hayao Miyazaki sera passé d’artiste excentrique à trésor national.

 

Hormis son style coloré et luxuriant et sa fidélité à l’animation traditionnelle, les valeurs humanistes de Miyazaki ont influencé nombre de cinéastes nippons de premier plan, comme Satoshi Kon (Paprika, 2006), Mamoru Hosoda (Les enfants loups, 2012), Hiromasa Yonebayashi (Arrietty, le petit monde des chapardeurs, 2011), Makoto Shinkai (Voyage vers Agartha, 2011), Keiichi Hara (Colorful, 2010). Mais aussi des géants de l’animation ailleurs dans le monde, dont John Lasseter, réalisateur et directeur créatif chez Pixar (Histoire de jouets, 1995), un admirateur fervent qui supervise la distribution nord-américaine des productions Ghibli par un partenariat commercial conclu en 1996 avec Disney.

 

Au-delà des apparences

 

Campé dans le Japon ultraconservateur des années 1930, Le vent se lève marque un rare et étonnant détour du côté non pas d’une, mais d’un protagoniste, qui fit de surcroît progresser la machine de guerre nippone. Et pourtant, tout s’explique dès les premières minutes du récit, qui débute non pas dans la réalité, mais dans un rêve.

 

Quant au militaire, l’auteur prend soin d’établir que Horikoshi ne cherche qu’à « créer de beaux avions ». Or, à l’époque, c’est en tout cas le postulat du film, il n’avait d’autre choix que de passer par là. À ce chapitre, Miyazaki a multiplié les sorties publiques et les tweets exprimant son désir de « séparer Jiro Horikoshi des extrémistes de droite qui se sont emparés de lui comme d’une expression de leur patriotisme et de leur complexe d’infériorité », comme le rapportait, entre autres, Le Monde lors de la sortie française du film.

 

Miyazaki est en outre lui-même un passionné d’aviation — et de machines volantes tous azimuts. Il a déjà consacré un manga au héros de son enfance, dont les appareils lui ont inspiré ses premiers dessins.

 

Boucler la boucle

 

Il importe, cela dit, d’insister sur un point : pour biographique qu’il soit, Le vent se lève, en nomination pour l’Oscar du meilleur film d’animation, est passablement romancé, notamment eu égard à la trame sentimentale entre l’ingénieur idéaliste et une ravissante tuberculeuse. C’est d’ailleurs ce segment, tiré celui-là d’une nouvelle du poète Tatsuo Hori, qui donne son titre au film. C’est également par celui-ci qu’est cimentée la dimension personnelle du film, la mère d’Hayao Miyazaki ayant elle-même souffert de la maladie qui la tint alitée pendant neuf ans. D’où cette propension, plus tard, à lancer ses héroïnes à l’aventure, à les libérer de toute forme de carcans ?

 

Au final, après s’en être initialement étonné, on comprend que le romantisme suranné qui baigne la seconde partie du film ne trahit pas tant un repli nostalgique de la part d’un cinéaste parvenu au crépuscule de la vie qu’il constitue une évocation encore plus assumée de sa première muse : sa mère. Ainsi Le vent se lève porte-t-il en lui l’ensemble de l’oeuvre et l’ensemble de l’homme puisque, de l’enfance à l’âge adulte, on y suit le parcours de Hayao Miyazaki.

6 commentaires
  • Claude-Yves Charron - Inscrit 22 février 2014 18 h 20

    MIYAZAKI: "Le Vent se Lève..."

    Peut-être pas la dernière oeuvre de cet ami

    du regretté réalisateur de

    "L'Homme qui plantait des arbres"...

  • Louis Saint-Just - Inscrit 23 février 2014 04 h 55

    Plutôt déçu par Le Vent se lève

    J'ai découvert Miyazaki il y a une dizaine d'années lors d'une diffusion de Princesse Mononoké à Télé-Québec. J'ai tout de suite été charmé par le merveilleux et l'universel qui se côtoient dans chacune des oeuvres du cinéaste japonais. D'apparence plus enfantine que les films d'animation américains, les contes de Miyazaki sont pourtant beaucoup plus graves et matures; ils nous parlent de nous, de la vie, alors que les titres hollywoodiens ne cherchent qu'à divertir, à nous enrober de sentiments gnan-gnan, le tout accompagné des dernières prouesses techniques.

    C'est toujours avec un grand plaisir et une garantie d'en ressortir ému que je me suis plongé dans l'univers de Miyazaki en voyant, au fil des ans, Nausicaä de la vallée du vent, Le Château dans le ciel, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro et Le Château ambulant – avec ce souci de voir chacun de ces films en version originale sous-titrée pour une plus grande authenticité des oeuvres.

    Étudiant actuellement en France, j'ai eu l'occasion de voir Le Vent se lève en janvier dernier, le jour même de sa sortie. J'en suis sorti globalement déçu. C'est dommage qu'il s'agisse de son dernier long métrage parce que, pour moi, ça se termine sur une fausse note. Le film n'arrive pas à mon sens à bien jongler avec la partie onirique de ces scènes de rêves d'Horikoshi et celle beaucoup plus concrète de sa vie réelle, inscrite dans une trame de type «bio pic», un genre auquel ne nous a pas habitués Miyazaki. Ces rêves, on n'arrive pas y croire, ils ne nous enchantent pas, ne nous émerveillent pas. On ne voit la beauté dans ces engins volants que l'on nous montre – ces gros avions métalliques, bruts, lourds, qui sont loin des engins effilés et gracieux des autres films de Miyazaki (sur ce sujet, je recommande http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/01/18/l Et de l'autre côté, les scènes de sa vie réelle-mais-romancée sont parfois mal fic

  • Louis Saint-Just - Inscrit 23 février 2014 08 h 52

    Plutôt déçu par Le Vent se lève (2/2)

    On ne voit la beauté dans ces engins volants que l'on nous montre – ces gros avions métalliques, bruts, lourds, qui sont loin des engins effilés et gracieux des autres films de Miyazaki (sur ce sujet, je recommande http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/01/18/l Et de l'autre côté, les scènes de sa vie réelle-mais-romancée sont parfois mal ficelées, mal écrites ou jouées : je pense particulièrement à cette scène où Horikoshi témoigne à son futur beau-père de son amour pour sa fille. Cette scène est plus que maladroite et a carrément fait éclater de rire les gens dans la salle de cinéma tellement ça sonnait faux. Dommage.

    Quant à l'animation, n'étant pas spécialiste je ne suis pas arrivé à mettre le doigt sur le problème, mais elle m'a dérangé. Elle était correcte, voire ordinaire, bien que certaines scènes soient particulièrement réussies. Mais globalement, quelque chose clochait; l'animation n'était pas aussi fluide, on ne sentait pas le souci du détail des autres oeuvres du cinéaste. J'avais regardé Le Château dans le ciel quelques jours plus tôt, en version certes remastérsiée, mais je n'ai pu m'empêcher de trouver ce film de 1986 diablement plus joli que Le Vent se lève.

    Ne me reste plus qu'à découvrir avec plus de bonheur les autres oeuvrse de Miyazaki que je n'ai pas vues encore...

    • Martin Desruisseaux - Inscrit 23 février 2014 19 h 21

      La scène dont vous parlez peut paraître maladroite à des yeux occidentaux, mais pas forcément aux japonais. Lors d'un interview, Miyazaki disait faire des films pour le Japon et voyait le succès à l'étranger comme un bonus, mais pas comme un objectif qui entrait en ligne de compte lors de la réalisation. Aux différences culturelles entre l'occident et le Japon d'aujourd'hui s'ajoute le fait que ce film se déroule au début du XXième siècle, où les façons de faire étaient déjà différentes de celles d'aujourd'hui. Cette scène peut nous étonner un peu, mais les films japonais à prises de vues réelles en contiennent souvent des pas moins surprenantes.

    • Louis Saint-Just - Inscrit 24 février 2014 14 h 08

      Pertinente remarque M. Desruisseaux. C'est fort possible que la différence culturelle ait eu son importance sur cette question.

  • Simon Rioux - Inscrit 24 février 2014 21 h 14

    Moi je crois que Miyazaki est un artiste incroyablement prolifique par son sens de présenter le merveilleux par des axes très différents. Chacunes de ces oeuvres offre une manière nouvelle de voir son sens créatif. Chacuns des films de Miyazaki ne peuvent pas être vu dans l'attente de vivre une même sensation à celle procuré par un autre de ces films. Ils sont tous merveilleusement ficellé pour nous amener ailleur et ce ailleur est propre au film. Certains sont plus enfantins que d'autres, (il touche un large publique) mais chacuns a sa dose unique de merveilleux. Je n'ai pas vu ''Le vent se lève'' mais je suis déjà certain que je vais l'apprécier, Miyazaki est toujours très respectueux envers la création. C'est ce qui le démarque de nombre de réalisateurs. Je ne suis pas amateur de star qui se prennent pour des artistes mais j'aime les artistes qu'ils soient stars ou non. Miyazaki et sans-doute certains membre de son équipe sont de très beaux artistes. Pour cette raison ce film sera assurément exellent.