Faire parler les esprits et les fusils

Jeff Barnaby a fait quelques courts métrages avant de se lancer dans la réalisation d’un long métrage de fiction, dont l’histoire mélange esprits et fusils.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Jeff Barnaby a fait quelques courts métrages avant de se lancer dans la réalisation d’un long métrage de fiction, dont l’histoire mélange esprits et fusils.

Jeff Barnaby n’était encore qu’un enfant, mais il se souvient parfaitement des remous qui ont agité sa communauté en 1981, celle des Micmacs, et qu’il peut encore revoir dans le documentaire Incident à Restigouche (1984), d’Alanis Obomsawin. Il habitait à Listuguj, en Gaspésie, mais comme pour beaucoup de jeunes autochtones, le chemin des grandes villes, et surtout celui du cinéma, fut pour lui vite très attirant.

 

Après quelques courts métrages remarqués (From Cherry English, The Colony), Jeff Barnaby a amorcé l’automne dernier une nouvelle tournée de festivals, dont celui de Toronto et tout récemment celui de Rotterdam, avec sous le bras son premier long métrage de fiction, Rhymes for Young Ghouls. La ronde des événements cinématographiques, il la connaît, lui qui est reparti du Festival du film de Tribeca à New York en 2012 avec le Creative Promise Award, prix remis au scénario le plus prometteur. C’était celui de Rhymes for Young Ghouls, qui recevait ainsi une accolade prestigieuse et payante.

 

En entrevue à Montréal, sa ville d’adoption, le cinéaste ne peut s’empêcher d’ironiser sur l’impact majeur de ce prix sur la trajectoire de son film. « Cette caution américaine, ça excite les distributeurs et les institutions, alors tout le reste du financement a rapidement suivi, affirme Barnaby. Ça en dit long sur l’état du cinéma canadien… »

 

Avec un budget d’environ 1,4 million de dollars, il a su faire preuve d’ingéniosité pour illustrer cette histoire où esprits et fusils se volent sans cesse la vedette. Car en 1976 dans la communauté (fictive) de Red Crow, Aila (la jeune Kawnnahere Devery Jacobs) a soif de vengeance, déterminée à faire payer à un agent indien sans scrupule la mort atroce de sa mère, une machination qu’elle prépare avec ardeur alors que son père revient au bercail après un autre passage en prison.

 

Suicide, alcoolisme, violence, familles brisées : tous les clichés que certains aiment accoler aux communautés autochtones semblent inscrits dans la trame de ce film. Pourtant, Jeff Barnaby ne prolonge en rien le travail d’observation de documentaristes tels Alanis Obomsawin, « une grande influence dans [sa] carrière et dans [sa] vie, même [s’il ne fait] pas de documentaires ». Cinéaste, scénariste, mais aussi poète et peintre, il refuse de noircir exagérément le trait ou d’enjoliver les choses pour soulager la bonne conscience des spectateurs autochtones.

 

C’est d’ailleurs un sujet qui le passionne, comme si Jeff Barnaby refusait toutes les étiquettes, tous les drapeaux, et surtout tous les slogans revendicateurs d’une communauté. « Quand je regarde les films faits sur les Amérindiens, je ne me reconnais pas. Lorsqu’un cinéaste est issu d’une minorité, il subit des pressions pour promouvoir des modèles ; les Amérindiens sont traités de manière si négative qu’on se sent obligés de faire l’inverse. Au cinéma, à partir des années 1960, nous sommes passés du vilain au vieux sage branché sur notre mère la Terre qui converse avec les arbres : c’est ridicule ! »

 

Les personnages de Rhymes for Young Ghouls parlent parfois avec leurs poings ou à la pointe de leurs fusils, mais aussi avec des forces surnaturelles qui viennent les rassurer ou les effrayer. Tout cela dans une approche stylisée « où le spectateur comprend vite qu’il est ailleurs, et pas dans la réalité. Je ne veux surtout pas qu’il regarde la vraie vie, mais du vrai cinéma ».

 

Collaborateur

 

Rhymes for Young Ghouls prendra l’affiche à Montréal le vendredi 28 février.